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Full text of "Les chansons de Bilitis: traduites du grec"

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DU MÊME AUTEUR 

A LA MÊME LIBRAIRIE 



Aphrodite (69® édition), 1 vol. in-18. ... 3.50 
Le même ouvrage, 1 vol. in-8**, tirage res- 
treint 10 T) 

LÊDA, 1 cahier in-4°, tirage restreint. ... 10 » 

Les Chansons de Bilitis, 1 vol. in-8^ orné 

d'un portrait de Bilitis, par Albert Lau- 

' rens, d'après le buste polychrome du 

Musée du Louvre 10 » 



TRADUCTIONS DU GREC 

MÉLÉAGRE. Poésies épuisé 

Lucien. Scènes de la vie des Courtisanes.. épuisé 

POÉSIES 
AsTARTÉ. 1 vol. in-4*^,tiré à 100 exemplaires. épuisé 

EN PRÉPARATION 
Le Printemps, roman moderne. 

HÉLIOGABALE. 



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LES CHANSONS DE BILITIS 



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JUSTIFICATION DU TIRAGE 




Droits de traduction et do reproduction réservés pour tous pays 
y compris la Suède et la Norvège. 



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LES CHANSONS 



DE BILITIS 

Traduites du grec 



PAR 



PIERRE LOUYS 



DIXIEME EDITION 



PARIS 
SOCIÉTÉ DV MERGVRE DE FRANGE 

XV, RVE DE L*ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV 

M DCCC XCVIII 
Tous droits réservés 



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CE PETIT LIVRE DAMOUR ANTIQUE 

EST DÉDIÉ RESPECTUEUSEMENT 

AUX JEUNES FILLES DE LA SOCIÉTÉ FUTURE 



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VIE DE BILITIS 



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VIE DE BILITIS 



Bilitis naquit au commencement du 
sixième siècle avant notre ère, dans un vil- 
lage de montagnes situé sur les bords du 
Mêlas, vers V orient de la Pamphylie, Ce 
pays est grave et triste, assombri par des 
forêts profondes, dominé par la masse 
énorme du Taurus ; des sources pétrifiantes 
sortent de la roche ; de grands lacs salés 
séjournent sur les hauteurs, et les vallées 
sont pleines de silence. 

Elle était fille d'un Grec et d'une Pliéni- 
,cienne. Elle semble n'avoir pas connu son 
père, car il nest mêlé nulle part aux sou- 
venirs de son enfance. Peut-être même 
était-il mort avant quelle ne vînt au monde. 
Autrement on s'expliquerait mal comment 

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12 LES CHANSONS DE BILITIS 

elle porte un nom phénicien que sa mère 
seule lui put donner. 

Sur cette terre presque déserte^ elle vivait 
d'une vie tranquille avec sa mère e( ses 
sœurs. D'autres jeunes filles y qui furent 
ses amies y habitaient non loin de là. Sur 
les pentes boisées du Taurus, des bergers 
paissaient leurs troupeaux. 

Le matin^ dès le chant du coq, elle se 
levaity allait à Vétable, menait boire les 
animaux et s'occupait de traire leur lait. 
Dans la journée^ s'il pleuvait^ elle restait 
au gynécée et filait sa quenouille de laine. 
Si le temps était beau,, elle courait dans les 
champs et faisait avec ses compagnes mille 
jeux dont elle nous parle. 

Bilitis avait à V égard des Nymphes une 
piété très ardente. Les sacrifices quelle 
offrait, presque toujours étaient pour leur 
fontaine. Souvent même elle leur parlait,, 
mais il semble bien qu'elle ne les a jamais 



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VIE DE BILITIS 13 



vues, tant elle rapporte ai^ec {vénération les 
soui^enirs d'un vieillard qui autre/bis les 
avait surprises. 

La fin de son existence pastorale fut at- 
tristée par un amour sur lequel nous savons 
peu de chose bien quelle en parle longue- 
ment. Elle cessa de le chanter dès qu'il 
devint mçflheureux . Devenue mère d'un 
enfant quelle abandonna^ Bilitis quitta la 
Pamphylie^ d'une façon assez mystérieuse^ 
et ne revit jamais le lieu de sa nais- 
sance. 

Nous la retrouvons ensuite à Mytilène ou 
elle était venue par la route de mer en lon- 
geant les belles côtes d'Asie. Elle avait à 
peine seize ans^ selon les conjectures de 
M, Heim qui établit avec vraisemblance 
quelques dates dans la vie de Bilitis, 
d'après un vers qui fait allusion à la mort 
de Pittakos. 



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14 LES CHANSONS DE BILIÏIS 

Lesbos était alors le centre du monde. A 
mi-chemin entre la belle Attique et la fas- 
tueuse Lydic^ elle avait pour capitale une 
cité plus éclairée qu Athènes et plus corrom- 
pue que Sardes : Mytilene^ bâtie sur une 
presqu'île en vue des côtes d^Asie. La mer 
bleue entourait la ville. De la hauteur des 
temples on distinguait à V horizon la ligne 
blanche d'Atarnée qui était le port de Per- 
game. 

Les rues étroites et toujours encombrées 
par la foule resplendissaient d'étoffes ba- 
riolées^ tuniques de pourpre et d'hyacinthe y 
cyclas de soies transparentes^ bassaras 
traînantes dans la poussière des chaussures 
jaunes. Les femmes portaient aux oreilles 
de grands anneaux d'or enfilés de perles 
brutes^ et aux bras des bracelets d'argent 
massif grossièrement ciselés en relief. Les 
hommes eux-mêmes avaient la chevelure 
brillante et parfumée d'huiles rares. Les 



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VIE DE BILITIS 15 



chevilles des Grecques étaient nues dans 
le cliquetis desperiscelis, larges serpents de 
métal clair qui tintaient sur les talons; 
celles des Asiatiques se moui^aient en des 
bottines molles et peintes. Par groupes, les 
passants stationnaient devant des boutiques 
tout en façade et où Von ne vendait que 
l'étalage : tapis de couleurs sombres, housses 
brochées de fils d'or^ bijoux d'ambre et 
d^ ivoire, selon les quartiers. L'animation 
de Mytilene ne cessait pas avec le jour \ il 
n^y avait pas d'heure si tardive^ où Von 
ri entendît^ par les portes ouvertes, des 
sons joyeux d'instruments^ des cris de 
femmes et le bruit des danses. Pittakos 
même, qui voulait donner un peu d'ordre 
à cette perpétuelle débauche^ fit une loi 
qui défendait aux joueuses de flûtes trop 
fatiguées de s'employer dans les festins 
nocturnes \ mais cette loi ne fut jamais 
sévère. 



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16 LES CHANSONS DE BILitlS 

Dans une société où les maris sont la 
nuit si occupés par le vin et les danseuses^ 
les femmes devaient fatalement se rappro--^ 
cher et trouver entre elles la consolation de 
leur solitude. De là vint qu'acnés s^ atten- 
drirent à ces amours délicates, auxquelles 
V antiquité donnait déjà leur nom^ et qui 
entretiennent^ quoi qu'en pensent les 
hommes, plus de passion vraie que de 
vicieuse recherche. 

Alors, Sapphô était encore belle, Bilitis 
Va connue, et elle nous parle d'elle sous le 
nom de Psappha qu elle portait à Lesbos. 
Sans doute ce fut cette femme admirable 
qui apprit à la petite Pamphylienne Vart 
de chanter en phrases rhythmées, et de 
conserver à la postérité le souvenir des 
êtres chers. Malheureusement Bilitis donne 
peu de détails sur cette figure aujourd'hui 
si mal connue, et il y a lieu de le regretter,, 
tant le moindre mot eût été précieux tou- 



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VIE DE BILITIS 17 

chant la grande Inspiratrice, En revanche 
elle nous a laissé en une trentaine d'élégies 
l'histoire de son amitié avec une jeune fille 
de son âge qui se nommait Mnasidika^ et 
qui vécut OA^ec elle. Déjà nous connaissions 
le nom de cette jeune fille par un vers de 
Sapphô où sa beauté est exaltée; mais ce 
nom même était douteux, et Bergk était 
près de penser quelle s'appelait simple- 
ment Mnaîs, Les chansons quon lira plus 
loin prouvent que cette hypothèse doit être 
abandonnée, Mnasidika semble avoir été 
une petite fille très douce et très innocente y 
un de ces êtres charmants qui ont pour 
mission de se laisser adorer, d'autant plus 
chéris qu ils font moins d'efforts pour méri- 
ter ce quon leur donne. Les amours sans mo- 
tifs durent le plus longtemps : celui-ci dura 
dix années. On verra comment il se rompit 
par la faute de Bilitis, dont la jalousie 
excessive ne comprenait aucun éclectisme. 



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18 LES CHAiNSONS DE BILITIS 

Quand elle sentit que rien ne la retenait 
plus à Mytilène, sinon des souvenirs dou- 
loureux, Bilitis fit un second voyage : elle 
se rendit à Chypre, île grecque et phéni- 
cienne comme la Pamphylie elle-même et 
qui dut lui rappeler souvent V aspect de son 
pays natal. 

Ce fut là que Bilitis recommença pour 
la troisième fois sa vie, et d'une façon quil 
me sera plus difficile de faire admettre 
si Von na pas encore compris à quel point 
r amour était chose sainte chez les peuples 
antiques. Les courtisanes d'Amathonte 
n étaient pas comme les nôtres, des créa- 
tures en déchéance exilées de toute société 
mondaine ; c'étaient des filles issues des 
meilleures familles de la cité, et qui remer- 
ciaient Aphrodite de la beauté quelle leur 
avait donnée, en consacrant au service de 
son culte cette beauté reconnaissante. 
Toutes les villes qui possédaient comme 



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VIE DE BILITIS 19 

celles de Chypre un temple riche en cour- 
tisanes avaient à F égard de ces femmes les 
mêmes soins respectueux. 

L'incomparable histoire de Phryné, telle 
qu^ Athénée nous Va transmise, donnera 
quelque idée d'une telle {vénération. Il n'est 
pas vrai quHypéride eut besoin de la mettre 
nue pour fléchir V Aréopage, et pourtant le 
crime était grand : elle avait assassiné. 
V orateur ne déchira que le haut de sa tu- 
nique et révéla seulement les seins. Et il 
supplia les juges « de ne pas mettre à mort 
la prêtresse et Tinspirée d'Aphrodite ». Au 
contraire des autres courtisanes qui sor- 
taient vêtues de cyclas transparentes à tra- 
vers lesquelles paraissaient tous les détails 
de leur corps ^ Phryné avait coutume de 
s'envelopper même les cheveux dans un de 
ces grands vêtements plissés dont les figu- 
rines de Tanagre nous ont conservé la 
grâce. Nul, s'il n était de ses amis, n'avait 

2. 



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20 LES CHANSONS DE BILITIS 

^fu ses bras ni ses épaules, et jamais elle 
ne se montrait dans la piscine des bains 
publics. Mais un jour il se passa une chose 
extraordinaire, (Tétait le jour des fêtes 
d' Eleusis ; vingt mille personnes, venues de 
tous les pay^ de la Grèce, étaient assem- 
blées sur la plage, quand Phryné s'avança 
près des vagues : elle ôta son vêtement, elle 
défit sa ceinture, elle ôta même sa tunique 
de dessous, a elle déroula tous ses cheveu,x 
et elle entra dans la mer ». Et dans cette 
foule il y avait Praxitèle qui d'après cette 
déesse vivante dessina /'Aphrodite de Cnide; 
et Apelle qui entrevit la forme de son 
Anadyomène. Peuple admirable, devant qui 
la Beauté pouvait paraître nue sans exciter 
le rire ni la fausse honte! 

Je voudrais que cette histoire fût celle 
de Bilitis, car, en traduisant ses Chansons, 
je me suis pris à aimer Vamie de Mnasidika. 
Sans doute sa vie fut tout aussi merveil- 



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VIE DE BILiriS 21 



leuse. Je regrette seulement quon rien ait 
pas parlé doi^arUa^e et que les auteurs an- 
ciens, ceux du moins qui ont survécu, soient 
si pauvres de renseignements sur sa per- 
sonne. Philodème^ qui Va pillée deux fois, 
ne mentionne pas même son nom. A défaut 
de belles anecdotes, je prie quon veuille 
bien se contenter des détails quelle nous 
donne elle-même sur sa vie de courtisane. 
Elle fut courtisane, cela nest pas niable.; 
et même ses dernières chansons prouvent 
que si elle avait les vertus de sa vocation, 
elle en apoit aussi les pires faiblesses. Mais 
fe ne peux connaître que ses vertus. Elle 
était pieuse, et même pratiquante. Elle 
demeura fidèle au temple, tant quAphror 
dite consentit à prolonger la jeunesse de sa 
phis pure adoratrice. Le jpur où elle cessa 
d'être aimée, elle cessa d'écrire, dM-eUe. 
Pourtant il est difficile d'admettre que les 
choMSons de Pamphylie aient été écrites à 



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22 LES CHANSONS DE BILITIS 

Vépoque où elles ont été vécues. Comment 
une petite bergère de montagnes eût-elle 
appris à scander ses {fers selon les rythmes 
difficiles de la tradition éolienne? On trou- 
vera plus vraisemblable que, devenue vieille, 
elle se plut à chanter pour elle-même les 
souvenirs de sa lointaine enfance. Nous ne 
savons rien sur cette dernière période de sa 
vie. Nous ne savons même pas à quel âge elle 
mourut. 

Son tombeau a été retrouvé par M, G, 
Heim à Palaeo-Limisso, sur le bord d'une 
route antique, non loin des ruines d'Ama- 
thonte. Ces ruines ont presque disparu 
depuis trente ans, et les pierres de la mai- 
son où peut-être vécut Bilitis pavent aujour- 
d'hui les quais de Port-Saïd, Mais le tom- 
beau était souterrain, selon la coutume 
phénicienne, et il avait échappé même aux 
voleurs de trésors, 

M. Heim y pénétra par un puits étroit 



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VIE DE BILITIS 23 



comblé de terre, au fond duquel il rencon- 
tra une porte murée qu il fallut démolir , Le 
caveau spacieux et bas, pavé de dalles de 
calcaire, avait quatre murs recouverts par 
des plaques d'amphibolite noire, où étaient 
gravées en capitales primitives toutes les 
chansons quon va lire, à part les trois 
épitaphes qui décoraient le sarcophage. 

C'était là que reposait Vamie de Mnasi- 
dika, dans un grand cercueil de terre cuite, 
sous un couvercle modelé par un statuaire 
délicat qui avait figuré dans Vargile le 
visage de la morte : les cheveux étaient 
peints en noir, les yeux à demi fermés et- 
prolongés au crayon comme si elle eût été 
vivante, et la joue à peine attendrie par un 
sourire léger qui naissait des lignes de la 
bouche. Rien ne dira jamais ce quêtaient 
ces lèvres, à la fois nettes et rebordées,, 
molles et fines, unies Vune à Vautre, et 
comme enivrées de se joindre. Les traits 



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24 LES GHANSOI^S DE BILITIS 

célèbres de Bilitis ont été souvent reproduits 
par les artistes de VIonie, et le musée du 
Louvre possède une terre cuite de Rhodes 
qui en est le plus parfait monument, après 
le buste de Larnaka. 

Quand on ouvrit la tombe, elle apparut 
dans Vétat où une main pieuse V avait ran- 
gée, vingt-quatre siècles auparavant. Des 
fioles d^e parfums pendaient aux chevilles 
de terre, et Vune d'elles, après si longtemps, 
était encore embaumée. Le miroir d'argent 
poli où Bilitis s'était vue^ le stylet quioA^ait 
traîné le fard bleu sur ses paupières, furent 
retrouvés à leur place. Une petite Astarté 
nue, relique à jamais précieuse, veillait 
toujours sur le squelette orné de tous ses 
bijoux d'or et blanc comme une branche 
de neige, mais si doux et si fragile qu'au 
moment où pn l'effleura, il se confondit en 
poussière. 

PIERRE LOUYS 
Constantine, JLoût 1894. 



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I 
BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 



X7]v aùX(ô XaXso), xvjv Bwvaxt, xvjv TcXaYtaùXco. 

Théocrite. 



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L'ARBRE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 27 



Je me suis dévêtue pour monter à un 
arbre ; mes cuisses nues embrassaient Fécorce 
lisse et humide ; mes sandales marchaient 
sur les branches. 

Tout en haut, mais encore sous les feuilles 
et à l'ombre de la chaleur, je me suis mise à 
cheval sur une fourche écartée en balançant 
mes pieds dans le vide. 

Il avait plu. Des gouttes d'eau tombaient et 
coulaient sur ma peau. Mes mains étaient 
tachées de mousse, et mes orteils étaient 
rouges, à cause des fleurs écrasées. 

Je sentais le bel arbre vivre quand le vent 
passait au travers; alors je serrais mes jam- 
bes davantage et j'appliquais mes lèvres ou- 
vertes sur la nuque chevelue d'un rameau. 



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CHANT PASTORAL 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 29 



Il faut chanter un chant pastoral, invoquer 
Pan, dieu du vent d'été. Je garde mon trou- 
peau et Sélénis le sien, à l'ombre ronde d'un 
olivier qui tremble. 

Sélénis est couchée sur le pré. Elle se 
lève et court, ou cherche des cigales, ou 
cueille des fleurs avec des herbes, ou lave son 
visage dans l'eau fraîche du ruisseau. 

Moi, j'arrache la laine au dos blond des 
moutons pour en garnir ma quenouille, 
et je file. Les heures sont lentes. Un aigle 
passe dans le ciel. 

L'ombre tourne: changeons de place la 
corbeille de figues et la jarre de lait. Il faut 
chanter un chant pastoral, invoquer Pan, 
dieu du vent d'été. 



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PAROLES MATERNELLES 



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BUCOLIQUES EN PAMPIIYLIE 31 



Ma mère me baigne dans lobscurité, elle 
m'habille au grand soleil et me coiffe dans 
la lumière; mais si je sors au clair de lune, 
elle serre ma ceinture et fait un double 
nœud. 

Elle médit: « Joue avec les vierges, danse 
avec les petits enfants ; ne regarde pas par 
la fenêtre; fuis la parole des jeunes hom- 
mes et redoute le conseil des veuves. 

(( Un soir, quelqu'un, comme pour toutes, 
te viendra prendre sur le seuil au milieu d'un 
grand cortège de tympanôns sonores et de 
flûtes amoureuses. 

a Ce soir-là, quand tu t'en iras, Bilitô, tu 
me laisseras trois gourdes de fiel: une pour 
le matin, une pour le midi, et la troisième, 
la plus amère, la troisième pour les jours de 
fête. » 



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LES PIEDS NUS 



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BUCOLIQUES EN PAMPUYLIE 33 



4 



J'ai les cheveux noirs, le long de mon 
dos, et une petite calotte ronde. Ma che- 
mise est de laine blanche. Mes jambes fer- 
mes brunissent au soleil. 

Si j'habitais la ville, j'aurais des bijoux d'or, 
et des chemises dorées et des souliers d'ar- 
gent... Je regarde mes pieds nus, dans leurs 
souliers de poussière. 

Psophis! viens ici, petite pauvre ! porte-moi 
jusqu'aux sources, lave mes pieds dans tes 
mains et presse des olives avec des violettes 
pour les parfumer sur les fleurs. 

Tu seras aujourd'hui mon esclave; tu me 
suivras et tu me serviras, et à la fin de la 
journée je te donnerai, pour ta mère, des 
lentilles du jardin de la mienne. 



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LE VIEILLARD ET LES NYMPHES 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLTE 35 



Un vieillard aveugle habite la montagne. 
Pour avoir regardé les nymphes, ses yeux 
sont morts, voilà longtemps. Et depuis, son 
bonheur est un souvenir lointain. 

« Oui, je les ai vues, m'a-t-ildit. Helopsy- 
chria, Limnanthis ; elle étaient debout, près 
du bord, dans Fétang vert de Physos. L'eau 
brillait plus haut que leurs genoux. 

« Leurs nuques se pencliaient sous les 
cheveux longs. Leurs ongles étaient minces 
comme des ailes de cigales. Leurs mamelons 
étaient creux comme des calices de jacin- 
thes. 

c( Elles promenaient leurs doigts sur Teau 
et tiraient de la vase invisible les nénufars à 
longue tige. Autour de leurs cuisses sépa- 
rées, des cercles lents s'élargissaient... » 



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CHANSON 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 37 



6 



(( Torti-tortue, que fais-tu là au milieu ? — 
Je dévide la laine et le fil de Milet. — Hélas 
Hélas! Que ne viens-tu danser ? — J'ai beau- 
coup de chagrin. J^ai beaucoup de chagrin. 

— Torti-tortue, que fais-tu là au milieu? 

— Je taille un roseau pour la flûte funèbre. 

— Hélas I Hélas! Qu est-il arrivé! — Je ne le 
dirai pas. Je ne le dirai pas. 

— Torti-tortue, que fais-tu là au milieu? 

— Je presse les olives pour Thuile de la 
stèle. — Hélas! Hélas! Et qui donc est 
mort? — Peux-tu le demander? Peux- tu le 
demander? 

— Torti-tortue, que fais-tu là au milieu? 

— Il est tombé dans la mer... — Hélas! Hé- 
las! et comment cela? — Du haut des che- 
vaux blancs. Du haut des chevaux blancs. » 



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LE PASSANT 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 39 



Comme j'étais assise le soir devant la porte 
de la maison, un jeune homme est venu à 
passer. Il m'a regardée, j'ai tourné la tête. 
Il m'a parlé, je n'ai pas répondu. 

Il avoulu m approcher. J ai pris une faulx 
contre le mur et je lui aurais fendu la joue 
s'il avait avancé d'un pas. 

Alors reculant un peu, il se mit à sourire et 
souffla vers moi dans sa main, disant: « Re- 
çois le baiser. » Et j'ai crié! et j'ai pleuré. 
Tant, que ma mère est accourue. 

Inquiète, croyant que j'avais été piquée par 
un scorpion. Je pleurais: «Il m'a embras- 
sée. » Ma mère aussi m'a embrassée et m'a 
emportée dans ses bras. 

3. 



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LE REVEIL 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 41 



8 



Il fait déjà grand jour. Je devrais être 
levée. Mais le sommeil du matin est doux et 
la chaleur du lit me retient blottie. Je veux 
rester couchée encore. 

Tout à l'heure j'irai dans l'étable. Je don- 
nerai aux chèvres de l'herbe et des fleurs, et 
l'outre d'eau fraîche tirée du puits, où je 
boirai en même temps qu'elles. 

Puis je les attacherai au poteau pour traire 
leurs douces mamelles tièdes ; et si les che- 
vreaux n'en sont pas jaloux, je sucerai avec 
eux les tettes assouplies. 

Amaltheia n'a-t-elle pas nourri Dzeus ? 
J'irai donc. Mais pas encore. Le soleil s'est 
levé trop tôt et ma mère n'est pas éveillée. 



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LA PLUIE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE ' 43 



La pluie fine a mouillé toutes choses, très 
doucement, et en silence. Il pleut encore un 
peu. Je vais sortir sous les arbres. Pieds 
nus, pour ne pas tacher mes chaussures. 

La pluie au printemps est délicieuse. Les 
branches chargées de fleurs mouillées ont un 
parfum qui m'étourdit. On voit briller au 
soleil la peau délicate des écorces. 

Hélas! que de fleurs sur la terre! Ayez 
pitié dos fleurs tombées. Il ne faut pas les 
balayer et les mêler dans la boue ; mais les 
conserver aux abeilles. 

Les scarabées et les limaces traversent le 
chemin entre les flaques d'eau ; je ne veux 
pas marcher sur eux, ni effrayer ce lézard 
doré qui s'étire et cligne des paupières. 



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LES FLEURS 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 45 



10 



Nymphes des bois et des fontaines, Amies 
bienfaisantes, je suis là. Ne vous cachez pas, 
mais venez m'aider car je suis fort en peine 
de tant de fleurs cueillies. 

Je veux choisir dans toute la forêt une 
pauvre hamadryade aux bras levés, et dans 
ses cheveux couleur de feuilles je piquerai 
ma plus lourde rose. 

Voyez : j'en ai tant pris aux champs que 
je ne pourrai les rapporter si vous ne m'en 
faites un bouquet. Si vous refusez, prenez 
garde : • 

Celle de vous qui a les cheveux orangés je 
Tai vue hier saillie comme une bote par le 
satyre Lamprosathès, et je dénoncerai l'im- 
pudique. 



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IMPATIENCE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 47 



11 



Je me jetai dans ses bras en pleurant, et 
longtemps elle sentit couler mes larmes 
chaudes sur son épaule, avant que ma dou- 
leur me Ikissât parler : 

(( Hélas! je ne suis qu'une enfant; les 
jeunes hommes ne me regardent pas. Quand 
aurai-je comme toi des seins de jeune fille 
qui gonflent la robe et tentent le baiser ? 

(( Nul n'a les yeux curieux si ma tunique 
glisse ; nul ne ramasse une fleur qui tombe 
de mes cheveux; nul ne dit qu'il me tuera si 
ma bouche se donne à un autre. » 

Elle m'a répondu tendrement : (c Bilitis, 
petite vierge, tu cries comme une chatte à 
la lune et tu t'agites sans raison. Les filles 
les plus impatientes ne sont pas les plus tôt 
choisies. y> 



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LES COMPARAISONS 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 49 

12 , 

Bergeronnette, oiseau de Kypris, chante 
avec nos premiers désirs ! Le corps nouveau 
des jeunes filles se couvre de fleurs comme 
la terre. La nuit de tous nos rêves approche 
et nous en parlons entre nous. 

Parfois nous comparons ensemble nos 
beautés si différentes, nos chevelures déjà 
longues, nos jeunes seins encore petits, nos 
pubertés rondes comme des cailles et blotties 
sous la plume naissante. 

Hier je luttai de la sorte contre Melanthô 
mon aînée. Elle était fière de sa poitrine qui 
venait de croître en un mois, et, montrant 
ma tunique droite, elle m'avait appelée : 
petite enfant. 

Pas un honune ne pouvait nous voir, nous 
nous mîmes nues devant les filles, et, si elle 
vainquit sur un point, je l'emportait de loin 
sur les autres. Bergeronnette, oiseau de 
Kypris, chante avec nos premiers désirs ! 



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LA RIVIERE DE LA FORET 



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6UC0LIQUES EN PAMPHYLIE 51 



13 



Je me suis baignée seule dans la rivière 
de la forêt. Sans doute je faisais peur aux 
naïades car je les devinais à peine et de 
très loin, sous l'eau obscure. 

Je les ai appelées. Pour leur ressembler 
tout à fait, j'ai tressé derrière ma nuque 
des iris noirs comme mes cheveux, avec des 
grappes de giroflées jaunes. 

D'une longue herbe flottante, je me suis 
fait une ceinture verte, et pour la voir je 
pressais mes seins en penchant un peu la 
tête. 

Et j'appelais ; « Naïades! naïades! jouez 
avec moi, soyez bonnes. » Mais les naïades 
sont transparentes, et peut-être, sans le 
savoir, j'ai caressé leurs bras légers. 



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PHITTA MELIAI 



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BUCOLIQUES EN PÀMPHTLIE 53 



14 



Dès que le soleil sera moins brûlant nous 
irons jouer sur les bords du fleuve, nous 
lutterons pour un crocos frêle et pour une ja- 
cinthe mouillée. 

Nous ferons le collier de la ronde et la 
guirlande de la course. Nous nous prendrons 
par la main et par la queue de nos tuniques. 

Phitta Meliaï! donnez-nous du miel. Phit- 
ta Naïades! baignez-nous avec vous. Phitta 
Méliades ! donnez Tombre douce à nos corps 
en sueur. 

Et nous vous offrirons, Nymphes bienfai- 
santes, non le vin honteux, mais l'huile et le 
lait et des chèvres aux cornes courbes. 



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LA BAGUE SYMBOLIQUE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 55 



15 



Les voyageurs qui reviennent de Sardes 
parlent des colliers et des pierres qui char- 
gent les femmes de Lydie, du sommet de 
leurs cheveux jusqu'à leurs pieds fardés. 

Les filles de mon pays n'ont ni bracelets 
ni diadèmes, mais leur doigt porte une 
bague d'argent, et sur le chaton est gravé le 
triangle de la déesse. 

Quand elles tournent la pointe en dehors 
cela veut dire: Psyché à prendre. Quand 
elles tournent la pointe en dedans, cela veut 
dire: Psyché prise. 

Les hommes y croient. Les femmes non. 
Pour moi je ne regarde guère de quel côté 
la pointe se tourne, car Psyché se délivre 
aisément. Psyché est toujours à prendre. 



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LES DANSES AU CLAIR DE LUNE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 57 



16 



Sur l'herbe molle, dans la nuit, les jeunes 
filles aux cheveux de violettes ont dansé 
toutes ensemble, et Tune de deux faisait les 
réponses de l'amant. 

Les vierges ont dit : a Nous ne sommes 
pas pour vous. » Et comme si elles étaient 
honteuses elles cachaient leur virginité. Un 
aegipan jouait de la flûte sous les arbres. 

Les autres ont dit : (( Vous nous viendrez 
chercher. » Elles avaient serré leurs robes 
en tunique d'homme, et elles luttaient sans 
énergie en mêlant leurs jambes dansantes. 

Puis chacune se disant vaincue, a pris son 
amie par les oreilles comme une coupe par 
les deux anses, et, la tête penchée, a bu le 
baiser. 



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LES PETITS ENFANTS 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 59 



17 



La rivière est presque à sec; les joncs flé- 
tris meurent dans la fange; l'air brûle, et 
loin des berges creuses, un ruisseau clair 
coule sur les graviers. 

C'est là que du matin au soir les petits 
enfants nus viennent jouer. Ils se baignent, 
pas plus haut que leurs mollets, tant la ri- 
vière est basse. 

Mais ils marchent dans le courant, et glis- 
sent quelquefois sur les roches, et les petits 
garçons jettent de l'eau sur -les petites filles 
qui rient. 

Et quand une troupe de marchands qui 
passe, mène boire au fleuve les énormes 
bœufs blancs, ils croisent leurs mains der- 
rière eux et regardent les grandes bêtes. 



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LES CONTES 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 61 



18 



Je suis'aimée des petits enfants; dès qu'ils 
me voient, ils courent à moi, et s'acecrochent 
à ma tunique et prennent mes jambes dans 
leurs petits bras. 

S'ils ont cueilli des fleurs, ils me les don- 
nent toutes ; s'ils ont pris un scarabée ils le 
mettent dans ma main ; s'ils n'ont rien ils me 
caressent et me font asseoir devant eux. 

Alors ils m'embrassent sur la joue, ils 
posent leurs têtes sur mes seins ; ils me sup- 
plient avec les yeux. Je sais bien ce que cela 
veut dire. 

Cela veut dire: «Bilitis chérie, dis-nous, 
car nous sommes gentils, l'histoire du héros 
Perseus ou la mort de la petite Hellé. » 



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L'AMIE MARIEE 



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BUCOLIQUES EX PAMPHYLlE 63 



19 



Nos mères étaient grosses en même temps 
et ce soir elle s'est mariée, Melissa, ma plus 
chère amie. Les roses sont encore sur la 
route ; les torches n'ont pas fini de brûler. 

Et je reviens par le même chemin, avec 
maman, et je songe. Ainsi, ce qu'elle est au- 
jourd'hui, moi aussi j'aurais pu l'être. Suis- 
je déjà si grande fille ? 

Le cortège, les flûtes, le chant nuptial et 
le char fleuri de l'époux, toutes ces fêtes, un 
autre soir, se dérouleront autour de moi, 
parmi les branches d'olivier. 

Gomme à cette heure-même Melissa, je me 
dévoilerai devant un homme, je connaîtrai 
l'amour dans la nuit, et plus tard des petits 
enfants se nourriront à mes seins gonflés... 



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LES CONFIDENCES 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 65 



20 



Le lendemain, je suis allée chez elle, et 
nous avons rougi dès que nous nous sommes 
vues. Elle m'a fait entrer dans sa chambre 
pour que nous fussions toutes seules. 

J'avais beaucoup de choses à lui dire ; 
mais en la voyant j'oubliai. Je n'osais pas 
même me jeter à son cou, je regardais sa 
ceinture haute. 

Je m'étonnais que rien n'eût changé sur 
son visage, qu'elle semblât encore mon amie 
et que cependant,, depuis la veille, elle eût 
appris tant de choses qui m'effarouchaient. 

Soudain je m'assis sur ses genoux, je la 
pris dans mes bras, je lui parlai à l'oreille 
vivement, anxieusement. Alors elle mit sa 
contre la mienne, et me dit tout. 



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LA LUNE AUX YEUX BLEUS 



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BLCOIIQUi:S E.\ PAMIMIYLIK 67 



21 



La nuit, les chevelures des femmes et les 
branches des saules se confondent. Je mar- 
chais au bord de Teau. Tout à coup, j'enten- 
dis chanter : alors seulement je reconnus qu^il 
y avait là des jeunes filles. 

Je leur dis : (( Que chantez-vous ? » Elles 
répondirent: ce Ceux qui reviennent. » L^une 
attendait son père et l'autre son frère ; mais 
celle qui attendait son fiancé était la plus 
impatiente. 

Elles avaient tressé pour eux des couron- 
nes et des guirlandes, coupé des palmes aux 
palmiers et tiré des lotus de l'eau. Elles se 
tenaient par le cou et chantaient l'une après 
l'autre. 

Je m'en allai le long du fleuve, tristement, 
et toute seule, mais en regardant autour de 
moi, je vis que derrière les grands arbres la 
lune aux yeux bleus me reconduisait. 



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CHANSON 



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BUCOLIQUES EN PAMPHlfLIE 69 



23 



« Ombre du bois où elle devait venir, dis- 
moi, où est allée ma maîtresse? — Elle est 
descendue dans la plaine. — Plaine, où est 
allée ma maîtresse ? — Elle a suivi les bords 
du fleuve. 

— Beau fleuve qui Ta vue passer, dis-moi, 
est-elle près d'ici? — Elle m'a quitté pour le 
chemin. — Chemin, la vois-tu encore? — 
Elle m'a laissé pour la route. 

— O route blanche, route de la ville, dis- 
moi, où l'as -tu conduite? — A la rue d'or 
qui entre à Sardes. — O rue de lumière, 
touches-tu ses pieds nus? — Elle est entrée 
au palais du roi. 

— O palais, splendeur de la terre, rends- 
la-moi! — Regarde, elle a des colliers sur 
les seins et des houppes dans les cheveux, 
cent perles le long des jambes, deux bras 
autour de la taille. » 



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LYKAS 



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BUCOLIQUES EN PA.MPHYLIE 71 



24 



Venez, nous irons dans les champs, sous 
les buissons de genévriers ; nous mangerons 
du miel dans les ruches, nous ferons des piè- 
ges à sauterelles avec dès tiges d'asphodèle. 

Venez ; nous irons voir Lykas, qui garde 
les troupeaux de son père sur les pentes du 
Tauros ombreux. Sûrement il nous donnera 
du lait. 

J'entends déjà le son de sa flûte. C'est un 
joueur fort habile. Voici les chiens et les 
agneaux, et lui-même, debout contre un arbre. 
N'est-il pas beau comme Adonis I 

O Lykas, donne-nous du lait. Voici des 
figues de nos figuiers. Nous allons rester 
avec toi. Chèvres barbues, ne sautez pas, de 
peur d'exciter les boucs inquiets. 



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L'OFFRANDE A LA DEESSE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 73 



25 



Ce n'est pas pour rArtémis qu'on adore à 
Perga, cette guirlande tressée par mes 
mains, bien que TArtémis soit une bonne 
déesse qui me gardera des couches difficiles. 

Ce n'est pas pour l'Athêna qu'on adore à 
Sidê, bien qu'elle soit d'ivoire et d or et 
qu'elle porte dans la main une pomme de 
grenade qui tente les oiseaux. 

Non, c'est pour TAphrodite que j'adore 
dans ma poitrine, car elle seule me donnera 
ce qui manque à mes lèvres, si je suspends 
à Tarbre sacré ma guirlande de tendres roses. 

Mais je ne dirai pas tout haut ce que je la 
supplie de m'accorder. Je me hausserai sur 
la pointe des pieds et par la fente de l'écorce 
je lui confierai mon secret. 



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L'AMIE COMPLAISANTE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 75 



26 



L'orage a duré toute la nuit, Sélénis aux 
beaux cheveux était venue filer avec moi. Elle 
est restée de peur de la boue. Nous avons 
entendu les prières et serrées l'une contre 
l'autre nous avons empli mon petit lit. 

Quand les filles couchent à deux, le som- 
meil reste à la porte. « Bilitis, dis-moi^ 
dis-moi, qui tu aimes. y> Elle faisait glisser 
sa jambe sur la mienne pour me caresser 
doucement. 

Et elle a dit, devant ma bouche : « Je sais, 
Bilitis, qui tu aimes. Ferme les yeux, je suis 
Lykas. » Je répondis en la touchant : 
« Ne vois-je pas bien que tu es fille ? Tu 
plaisantes mal à propos. » 

Mais elle reprit : « En vérité, je suis 
Lykas, si tu fermes les paupières. Voilà ses 
bras, voilà ses mains... » Et tendrement, 
dans le silence, elle enchanta ma rêverie 
d'une illusion singulière. 

5. 



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PRIÈRE A PERSÉPHONÊ 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 77 



27 



Purifiées par les ablutions rituelles, et vê- 
tues de tuniques violettes, nous avons baissé 
vers la terre nos mains chargées de branches 
d'olivier. 

c( O Perséphonê souterraine, ou quel que 
soit le nom que tu désires, si ce nom t'agrée, 
écoute-nous, ô Ghevelue-de-ténèbres, Reine 
stérile et sans sourire ! 

(( Kokhlis, fille de Thrasymakhos, est 
malade, et dangereusement. Ne la rappelle 
pas encore. Tu sais qu'elle ne peut t'échap- 
per : un jour, plus tard, tu la prendras. 

(( Mais ne l'entraîne pas si vite, ô Domina- 
trice invisible! Car elle pleure sa virginité, 
elle te supplie par nos prières, et nous don- 
nerons pour la sauver trois brebis noires non 
tondues. » 



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LA PARTIE D'OSSELETS 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYME 79 



28 



Comme nous Taîmions tous les deux, nous 
Tavons joué aux osselets. Et ce fut une 
partie célèbre. Beaucoup de jeunes filles y 
assistaient. 

Elle amena d'abord le coup des Kyklôpes, 
et moi, le coup de Solôn. Mais elle le Kalli- 
bolos, et moi, me sentant perdue, je priais 
la déesse ! 

Je jouai, j'eus TEpiphénôn, elle le terrible 
coup de Khios, moi rAntiteukhos, elle le 
Trikhias, et moi le coup d'Aphrodite qui 
gagna l'amant disputé. 

Mais la voyant pâlir, je la pris par le cou 
et je lui dis tout près de l'oreille (pour [qu'elle 
seule m'entendît) : « Ne pleure pas, petite 
amie, nous le laisserons choisir entre nous. » 



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LA QUENOUILLE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 81 



29 



Pour tout le jour ma mère m'a enfermée 
au gynécée, avec mes sœurs que je n'aime 
pas et qui parlent entre elles à voix basse. 
Moi, dans un petit coin, je file ma quenouille. 

Quenouille, puisque je suis seule avec toi, 
c'est à toi que je vais parler. Avec ta per- 
ruque de laine blanche tu es comme une 
vieille femme. Ecoute-moi. 

Si je le pouvais, je ne serais pas ici, as- 
sise dans l'ombre du mur et filant avec 
•^nnui : je serais couchée dans les violettes 
•^ur les pentes du Tauros. 

Comme il est plus pauvre que moi, ma 
mère ne veut pas qu'il m'épouse. Et pour- 
tant, je te le dis : ou je ne verrai pas le jour 
des noces, ou ce sera lui qui me fera passer 
le seuil. 



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LA FLUTE DE PAN 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 83 



30 



Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donné 
une syrinx faite de roseaux bien taillés, unis 
avec de la blanche cire qui est douce à mes 
lèvres comme du miel. 

Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux; 
mais je suis un peu tremblante. Il en joue 
après moi, si doucement que je l'entends à 
peine. 

Nous n'avons rien à nous dire, tant nous 
sommes près lun de l'autre; mais nos chan- 
sons* veulent se répondre, et tour à tour nos 
bouches s'unissent sur la flûte. 

Il est tard, voici le chant des grenouilles 
vertes qui commence avec la nuit. Ma 
mère ne croira jamais que je suis restée si 
longtemps à chercher ma ceinture perdue. 



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LA CHEVELURE 



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BUCOLIQUES EN PA.MPHTLIE 85 



31 



Il m'a dit: « Cette nuit, j'ai rêvé. J'avais 
ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes 
cheveux comme un collier noir autour de ma 
nuque et sur ma poitrine. 

(( Je les caressais, et c'étaient les miens; 
et nous étions liés pour toujours ainsi, par la 
même chevelure la bouche sur la bouche, 
ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une 
racine. 

(( Et peu à peu, il m'a semblé, tant nos 
membres étaient confondus, que je devenais 
toi-même ou que tu entrais en moi comme 
mon songe. » 

Quand il eut achevé, il mit doucement ses 
mains sur mes épaules, et il me regarda d'un 
regard si tendre, que je baissai les yeux avec 
un frisson. 



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LA COUPE 



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BUCOLIQUES EN PAMPIIYLIE 87 



32 



Lykas m'a vue arriver, seulement vêtue 
d'une exômis succincte, car les journées 
sont accablantes ; il a voulu mouler mon sein 
qui restait à découvert. 

Il a pris de l'argile fine, pétrie dans l'eau 
fraîche et légère. Quand il Ta serrée sur ma 
peau, j'ai pensé défaillir tant cette terre était 
froide. 

Démon sein moulé, il a fait une coupe, 
arrondie et ombiliquée. Il la mise sécher au 
au soleil et l'a peinte de pourpre et d'ocre 
en pressant des fleurs tout autour. 

Puis nous sommes allés jusqu'à la fontaine 
qui est consacrée aux nymphes, et nous 
avons jeté la coupe dans le courant, avec 
des tiges de giroflées. 



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ROSES DANS LA NUIT 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 89 



33 



Dès que la nuit monte au ciel, le monde 
esta nous, et aux dieux. Nous allons des 
champs à la source, des bois obscurs aux 
clairières, où nous mènent nos pieds nus. 

Les petites étoiles brillent assez pour les 
petites ombres que nous sommes. Quelque- 
fois, sous les branches basses, nous trou- 
vons des biches endormies. 

Mais plus charmant la nuit que toute autre 
chose, il est un lieu connu de nous seuls et 
qui nous attire à travers la forêt : un buis- 
son de roses mystérieuses. 

Car rien n'est divin sur la terre à l'égal 
du parfum des roses dans la nuit. Com- 
ment se fait-il qu'au temps où j'étais seule je 
ne m'en sentais pas enivrée? 



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LES REMORDS 



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BCCOLIQUES ES PAMPHYLIE 01 



34 



D'abord je n'ai pas répondu, et j'avais la 
honte sur les joues, et les battements de 
mon cœur faisaient mal âmes seins. 

Puis j'ai résisté, j'ai dit-. « Non. Non. » J'ai 
tourné la tête en arrière et le baiser n'a pas 
franchi mes lèvres^ ni l'amour mes genoux 
serrés. 

Alors il m'a demandé pardon, il ma em- 
brassé les cheveux, j'ai senti son haleine 
brûlante, et il est parti... Maintenant je suis 
seule. 

Je regarde la place vide, le bois désert, la 
terre foulée. Et je mords mes poings jus- 
qu'au sang et j'étouffe mes cris dans l'herbe 

7. 



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LE SOMMEIL INTERROMPU 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 93 



35 



Toute seule je m'étais endormie, comme 
une perdrix dans la bruyère. Le vent léger, 
le bruit des eaux, la douceur de la nuit 
m'avaient retenue là. 

Je me suis endormie, imprudente, et je me 
suis réveillée en criant, et j'ai lutté, et j'ai 
pleuré ; mais déjà il était trop tard. Et que 
peuvent les bras d une fille ? 

Il ne me quitta pas. Au contraire, plus 
tendrement dans ses bras, il me serra contre 
lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni 
les arbres mais seulement la lueur de ses 
yeux... 

A toi, Kypris victorieuse, je consacre ces 
offrandes encore mouillées de rosée, ves- 
tiges des douleurs de la vierge, témoins 
de mon sommeil et de ma résistance. 



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AUX LAVEUSES 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 95 



36 



Laveuses, ne dites pas que vous m'avez 
vue ! Je me confie à vous ; ne le répétez pas ! 
Entre ma tunique et mes seins je vous ap- 
porte quelque chose. 

Je suis comme une petite poule effrayée... 
Je ne sais pas si j'oserai vous dire... Mon 
cœur bat comme si je mourais... C'est un 
voile que je vous apporte. 

Un voile et les rubans de mes jambes. 
Vous voyez : il y a du sang. Par TApoUôn 
c'est malgré moi ! Je me suis bien défendue ; 
mais rhomme qui aime est plus fort que 
nous. 

Lavez-les bien ; n'épargnez ni le sel ni la 
craie. Je mettrai quatre oboles pour vous 
aux pieds de l'Aphrodite; et même une 
drachme d'argent. 



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CHANSON 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 97 



37 



Quand il est revenu, je me suis caché la 
figure avec les deux mains. Il m'a dit: « Ne 
crains rien. Qui a vu notre baiser? — Qui 
nous a vus ? la nuit et la lune , 

(( Et les étoiles et la première aube. La 
lune s'est mirée au lac et Ta dit à leau sous 
les saules. L'eau du lac la dit à la rame. 

(( Et la rame la dit à la barque et la barque 
Ta dit au pêcheur. Hélas, helas! si c'était 
tout! Mais le pêcheur l'a dit à une femme. 

(( Le pêcheur l'a dit à une femme : mon père 
et ma mère et mes sœurs, et toute la Hellas 
le saura. » 



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BILITIS 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 99 



38 



Une femme s'enveloppe de laine blanche. 
Une autre se vêt de soie et d'or. Une autre 
se couvre de fleurs, de feuilles vertes et de 
raisins. 

Moi je ne saurais vivre que nue. Mon 
amant, prends-moi comme je suis : sans robe 
ni bijoux ni sandales voici Bilitis toute 
seule. 

Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes 
lèvres rouges de leur rouge. Mes boucles 
flottent autour de moi, libres et rondes 
comme des plumes. 

Prends moi telle que ma mère m'a faite 
dans une nuit d'amour lointaine, et si je te 
plais ainsi n'oublie pas de me le dire. 



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LA PETITE MAISON 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 101 



39 



La petite maison où est son lit est la plus 
belle de Ja terre. Elle est faite avec des 
branches d'arbre, quatre mur« de terre sèche 
et une chevelure de chaume. 

Je Taime, car nous y couchons depuis que 
les nuits sont fraîches ; et plus les nuits sont 
fraîches, plus elles sont longues aussi. Au 
jour levant je me sens enfin lassée. 

Le matelas est sur le sol ; deux couver- 
tures de laine noire enferment nos corps qui 
se réchauffent. Sa poitrine refoule mes seins. 
Mon cœur bat... 

Il m'étreint si fort qu'il me brisera, pauvre 
petite fille que je suis; mais dès qu'il est 
en moi je ne sais plus rien du monde, et on 
me couperait les quatre membres sans 
me réveiller de ma joie. 



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LA LETTRE PERDUE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 103 



41 



Hélas sur moi! j'ai perdu sa lettre. Je 
Favais mise entre ma peau et mon stro- 
phiôn, sous la chaleur de mon sein. J'ai 
couru, elle sera tombée. 

Je vais retourner sur mes pas : si quel- 
qu'un la trouvait, on le dirait à ma mère et 
je serais fouettée devant mes sœurs moqueu- 
ses. 

Si c'est un homme qui l'a trouvée il me 
la rendra; ou même, s'il veut me parler en 
secret je sais le moyen de la lui ravir. 

Si c'est une femme qui l'a lue , ô Dzeus 
Gardien, protège-moi! car elle le dira à tout 
le monde, ou elle me prendra mon amant. 



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CHANSON 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 105 



42 



(( La nuit est si profonde qu'elle entre 
dans mes yeux. — Tu ne verras pas le che- 
min. Tu te perdras dans la forêt. 

— Le bruit des chutes d'eau remplit mes 
oreilles. — Tu n'entendrais pas la voix de 
ton amant même s'il était à vingt pas. 

— L'odeur des fleurs est si forte que je 
défaille et vais tomber. — Tu ne le sentirais 
pas s'il croisait ton passage. 

— Ah! il est bien loin d'ici, de l'autre 
côté de la montagne, mais je le vois et je 
l'entends et je le sens comme s'il me tou- 
chait. y> 



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LE SERMENT 



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BUCOLIQVES EN PAMPUYLIE 107 



43 



« Lorsque l'eau des fleuves remontera 
jusqu'aux sommets couverts de neiges ; 
lorsqu'on sèmera l'orge et le blé dans les 
sillons mouvants de la mer ; 

« Lorsque les pins naîtront des lacs et les 
nénufars des rochers, lorsque le soleil devien- 
dra noir, lorsque la lune tombera sur l'herbe. 

c( Alors, mais alors seulement, je prendrai 
une autre femme, et je t'oublierai, Bilitis, 
àme de ma vie, cœur de mon cœur. » 

Il me l'a dit, il me l'a dit ! Que m'importe 
le reste du monde! Où es-tu, bonheur insen- 
sé qui te compares à mon bonheur ! 



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LA NUIT 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 109 



44 



C'est moi maintenant qui le recherche. 
Chaque nuit, très doucement, je quitte la 
maison, et je vais par une longue route, 
jusqu'à sa prairie, le regarder dormir. 

Quelquefois je reste longtemps sans par- 
ler, heureuse de le voir seulement, et j'ap- 
proche mes lèvres des siennes, pour ne 
baiser que son haleine. 

Puis tout à coup je m'étends sur lui. Il se 
veille dans mes bras, et il ne peut plus se 
relever car je lutte ! Il renonce, et rit, et 
m'étreint. Ainsi nous jouons dans la nuit. 

... Première aube, ô clarté méchante, toi 
déjà! En quel antre toujours nocturne, 
sur quelle prairie souterraine pourrons- 
nous si longtemps aimer, que nous perdions 
ton souvenir... 



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BERCEUSE 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 111 



45 



Dors : j'ai demandé à Sardes tes jouets, et 
tes vêtements à Babylone. Dors, tu es fille de 
Bilitis et d'un roi du soleil levant. 

Les bois, ce sont les palais qu'on bâtit pour 
toi seule et que je t'ai donnés. Les troncs 
des pins, ce sont les colonnes ; les hautes 
branches, ce sont les voûtes. 

Dors. Pour qu'il ne t'éveille pas, je ven- 
drais le soleil à la mer. Le vent des ailes de 
la colombe est moins léger que ton haleine. 

Fille de moi, chair de ma chair, tu diras 
quand tu ouvriras les yeux, si tu veux la 
plaine ou la ville, ou la montagne ou la 
lune, ou le cortège blanc des dieux. 



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LE TOMBEAU DES NAÏADES 



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BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 113 



46 



Le long du bois couvert de givre, je mar- 
chais; mes cheveux devant ma bouche se 
fleurissaient de petits glaçons, et mes sanda- 
les étaient lourdes de neige fangeuse et 
tassée. 

Il me dit : « Que cherches-tu? — Je suis 
la trace du satyre. Ses petits pas fourchus 
alternent comme des trous dans un manteau 
blanc. » Il me dit : « Les satyres sont morts. 

(( Les satyres et les nymphes aussi. Depuis 
trente ans il n'a pas fait un hiver aussi ter- 
rible. La trace que tu vois est celle d'un 
bouc. Mais restons ici, où est leur tombeau.» 

Et avec le fer de sa houe il cassa la glace 
de la source où jadis riaient les naïades. Il 
prenait de grands morceaux froids, et, les 
soulevant vers le ciel pâle, il regardait au 
travers. 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 



Eù[iopcpoT6oa MvacrtBixa Taç aTcaXaç Fupivvwç. 

Sapphô 



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AU VAISSEAU 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 117 



47 



Beau navire qui m'as menée ici, le long des 
côtes de Flonie, je t'abandonne aux flots 
brillants, et d'un pied léger je saute sur la 
grève. 

Tu vas retourner au pays où la vierge est 
l'amie des nymphes. N'oublie pas de remer- 
cier les conseillères invisibles, et porte-leur 
en offrande ce rameau cueilli par mes mains. 

Tu fus pin, et sur les montagnes, le vaste 
Nôtos enflammé agitait tes branches épi- 
neuseSj tes écureuils et tes oiseaux. 

Que le Boreus maintenant te guide, et te 
pousse mollement vers le port, nef noire 
escortée des dauphins au gré de la mer bien- 
veillante. 



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PSAPPHA 



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ÉLÉGIES A. MYTILÈNE 119 



48 



Je me frotte les yeux... Il fait déjà jour, 
je crois. Ah ! qui est auprès de moi?... une 
femme?... Par la Paphia, j'avais oublié... 
O Charités! que je suis honteuse. 

Dans quel pays suis-je venue, et quelle est 
cette île-ci où Ion entend ainsi Tamour? Si 
je n'étais pas ainsi lassée, je croirais à quelque 
rêve.. . Est-il possible quece soit là Psappha! 

Elle dort... Elle est certainement belle, 
bien que ses cheveux soient coupés comme 
ceux d'un athlète. Mais cet étrange visage, 
cette poitrine virile et ces hanches étroites... 

Je veux m'en aller avant qu'elle ne s'éveille. 
Hélas ! je suis du côté du mur. Il me faudra 
l'enjamber. J'ai peur de frôler sa, hanche et 
qu'elle ne me reprenne au passage. 

9 



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LA DANSE DE GLOTTIS ET DE RYSE 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNB 121 



49 



Deux petites filles m'ont emmenée chez 
elles, et dès que la porte fut fermée, elles 
allumèrent au feu la mèche de la lampe et 
voulurent danser pour moi. 

Leurs joues n'étaient pas fardées, aussi 
brunes que leurs petits ventres. Elles se 
tiraient par les bras et parlaient en même 
temps, dans une agonie de gaieté. 

Assises sur leur matelas que portaient 
deux tréteaux élevés, Glôttis chantait à voix 
aiguë et frappait en mesure ses petites mains 
sonores. 

Kysé dansait par saccades, puis s'arrêtait, 
essoufflée par le rire, et, prenant sa sœur 
par les seins, la mordait à l'épaule et la 
renversait, comme une chèvre qui veut jouer. 



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LES CONSEILS 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 123 



50 



Alors Syllikhmas est entrée, et nous voyant 
si familières, elle s'est assise sur le banc. 
Elle a pris Glôttis sur son genou, Kysé sur 
l'autre et elle a dit : 

(( Viens ici, petite. » Mais je restais loin. 
Elle reprit : « As-tu peur de nous ? Approche- 
toi : ces enfants t'aiment. Elles t'apprendront 
ce que tu ignores : le miel des caresses de la 
femme. 

ce L'homme est violent et paresseux. Tu 
le connais, sans doute. Hais-le. Il a la poi- 
trine plate, la peau rude, les cheveux ras, 
les bras velus. Mais les femmes sont toutes 
belles. 

ce Les femmes seules savent aimer; reste 
avec nous, Bilitis, reste. Et situ as une âme 
ardente, tu verras ta beauté comme dans un 
miroir sur le corps de tes amoureuses. » 



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L'INCERTITUDE 



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ÉLÉGIES A MTTILÉNE 125 



51 



De Glôttis ou de Kysé je ne sais qui 
j'épouserai. Comme elles ne se ressemblent 
pas, l'une ne me consolerait pas de l'autre 
et j'ai peur de mal choisir. 

Chacune d'elles a l'une de mes mains, 
l'une de mes mamelles aussi. Mais à qui 
donnerai-je ma bouche? à qui donnerai-je 
mon cœur et tout ce qu'on ne peut partager? 

Nous ne pouvons rester ainsi toutes les 
trois dans la môme maison. On en parle 
dans Mytilène. Hier, devant le temple d'Ares, 
une femme ne m^a pas dit : « Salut ! » 

C'est Glôttis que je préfère; mais je ne 
puis répudier Kysé. Que deviendrait-elle 
toute seule ? Les laisserai-je ensemble comme 
elles étaient et prendrai-je une autre amie? 



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LA RENCONTRE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 127 



52 



Je l'ai trouvée comme un trésor, dans un 
champ, sous un buisson de myrte, envelop- 
pée de la gorge aux pieds dans un péplos 
jaune brodé de bleu. 

(( Je n'ai pas d'amie, m'a-t-elle dit; car 
la ville la plus proche est à quarante stades 
d'ici. Je vis seule avec ma mère qui est veuve 
et toujours triste. Si tu veux, je te suivrai. 

« Je te suivrai jusqu'à ta maison, fût-elle 
de l'autre côté de Tîle et je vivrai chez toi 
jusqu'à ce que tu me renvoies. Ta main est 
tendre, tes yeux sont bleus. 

(( Partons. Je n'emporte rien avec moi, 
que la petite Aphrodite qui est pendue à mon 
collier. Nous la mettrons près de la tienne, et 
nous leur donnerons des roses en récompense 
de chaque nuit. » 

9. 



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LA. PETITE APHRODITE 
DE TERRE CUITE 



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ÉLÉGIES A. MYTILÈNE 129 



53 



La petite Aphrodite gardienne qui pro- 
tège Mnasidika fut modelée à Camiros par 
un potier fort habile. Elle est grande comme 
le pouce, et de terre fine et jaune. 

Ses cheveux retombent et s'arrondissent 
sur ses épaules étroites. Ses yeux sont lon- 
guement fendus et sa bouche est toute pQtite. 
Car elle est la Très-Belle. 

De la main droite, elle désigne sa divinité, 
qui est criblée de petits trous sur le bas- 
ventre et le long des aines. Car elle est la 
Très- A moureuse. 

Du bras gauche elle soutient ses mamelles 
pesantes et rondes. Entre ses hanches élar- 
gies se gonfle un ventre fécondé. Car elle 
est la Mère-de-toutes-choses. 



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LE DESIR 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 181 



54 



Elle entra, et passionnément, les yeux 
fermés à demi, elle unit ses lèvres aux 
miennes et nos langues se connurent... 
Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser 
comme celui-là. 

Elle était debout contre moi, toute en 
amour et consentante. Un de mes genoux, 
peu à peu, montait entre ses cuisses chaudes 
qui cédaient comme pour un amant. 

Ma main rampante sur sa tunique cher- 
chait à deviner le corps dérobé, qui tour à 
tour onduleux se pliait, ou cambré se raidis- 
sait avec des frémissements de la peau. 

De ses yeux en délire elle désignait le lit ; 
mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant 
la cérémonie des noces, et nous nous sépa- 
râmes brusquement. 



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LES NOCES 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 133 



55 



Le matin, on fit le repas de noces, dans la 
maison d'Acalanthis qu'elle avait adoptée 
pour mère. Mnasidika portait le voile blanc 
et moi la tunique virile. 

Et ensuite, au milieu de vingt femmes, 
elle a mis ses robes de fête. On Ta parfumée 
de bakkaris, on l'a poudrée de poudre d'or, 
on lui a ôté ses bijoux. 

Dans sa chambre pleine de feuillages, elle 
m'a attendue comme un époux. Et je l'ai 
emmenée sur un charj entre moi et la nym- 
phagogue, et les passants nous acclamaient. 

On à chanté le chant nuptial ; les [flûtes 
ont chanté aussi. J'ai emporté Mnasidika 
sous les épaules et sous les genoux, et nous 
avons passé le seuil couvert de roses. 



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LE PASSE QUI SURVIT 



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ÉLÉGIES ▲ MYTILÈNE 135 



57 



Je laisserai le lit comme elle Ta laissé, 
défait et rompu, les draps mêlés, afin que 
la forme de son corps reste empreinte à côté 
du mien. 

Jusqu'à demain je n'irai pas au bain, je ne 
porterai pas de vêtements et je ne peignerai 
pas mes cheveux, de peur d'effacer les 
caresses. 

Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir, 
et sur mes lèvres je ne mettrai ni rouge ni 
poudre, afin que son baiser demeure. 

Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai 
pas la porte, de peur que le souvenir resté 
ne s'en aille avec le vent. 



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LA METAMORPHOSE 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 137 



58 



Je fus jadis amoureuse de la beauté des 
jeunes hommes, et le souvenir de leurs pa- 
roles, jadis, me tint éveillée. 

Je me souviens d'avoir gravé un nom dans 
l'écoree d'un platane. Je me souviens d'avoir 
laissé un morceau de ma tunique dans un 
chemin où passait quelqu'un. 

Je me souviens d'avoir aimé... Panny- 
chis, mon enfant, en quelles mains t'ai-je 
laissée? comment, ô malheureuse, t'ai-je 
abandonnée ? 

Aujourd'hui Mnasidika seule, et pour 
toujours, me possède. Qu'elle reçoive en sa- 
crifice le bonheur de j ceux que j'ai quittés 
pour elle. 



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LE TOMBEAU SANS NOM 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 139 



59 



Mnasidika m'ayant prise par la main me 
mena hors des portes de la ville, jusqu'à un 
petit champ inculte où il y avait une stèle de 
marbre. Et elle me dit : ce Celle-ci fut l'amie 
de ma mère. » 

Alors je sentis un grand frisson, et sans 
cesser de lui tenir la main, je me penchai 
sur son épaule, afin de lire les quatre vers 
entre la coupe creuse et le serpent : 

a Ce n'est pas la mort qui m'a enlevée, 
mais les Nymphes des fontaines. Je repose ici 
sous une terre légère avec la chevelure cou- 
pée de Xantho. Qu'elle seule me pleure. Je 
ne dis pas mon nom. » 

Longtemps nous sommes restées debout, 
et nous n'avons pas versé la libation. Car 
comment appeler une âme inconnue d'entre 
les foules de l'Hadès? 



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LES TROIS BEAUTES DE MNASIDIKA 



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ÉLÉGIES À MYTILÈNE 141 



60 



Pour que Mnasidika soit protégée des 
dieux, j'ai sacrifié à l'Aphrodita-qui-aime- 
les-sourires, deux lièvres mâles et dçux co- 
lombes. 

Et j'ai sacrifié à TArès deux coqs armés 
pour la lutte et à la sinistre Hékata deux 
chiens qui hurlaient sous le couteau. 

Et ce n'est pas sans raison que j'ai imploré 
ces trois Immortels, car Mnasidika porte 
sur son visage le reflet de leur triple divi- 
nité : 

Ses lèvres sont rouges comme le cuivre, 
ses cheveux bleuâtres comme le fer, et ses 
yeux noirs, comme l'argent. 



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L'ANTRE DES NYMPHES 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 143 



61 



Tes pieds sont plus délicats que ceux de 
Thétis argentine. Entre tes bras croisés tu 
réunis tes seins, et tu les berces mollement 
comme deux beaux corps de colombes. 

Sous tes cheveux tu dissimules tes yeux 
mouillés, ta bouche tremblante et les fleurs 
rouges de tes oreilles ; mais rien n'arrêtera 
mon regard ni le souffle chaud du baiser. 

Car, dans le secret de ton corps, c'est toi, 
Mnasidika aimée, qui recèles l'antre des 
nymphes dont parle le vieil Homêros, le lieu 
où les naïades tissent des linges de pourpre, 

Le lieu où coulent, goutte à goutte, des 
sources intarissables, et d'où la porte du 
Nord laisse descendre les hommes et où la 
porte du Sud laisse entrer les Immortels. 

10 



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LES SEINS DE MNASIDIKA 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 145 



62 



Avec soin, elle ouvrit d'une main sa 
tunique et me tendit ses seins tièdes et doux, 
ainsi qu'on offre à la déesse une paire de 
tourterelles vivantes. 

(( Aime-les bien, me dit-elle; je les aime 
tant! Ce sont des chéris, des petits enfants. 
Je m'occupe d'eux quand je suis seule. Je 
joue avec eux; je leur fais plaisir. 

« Je les lave avec du lait. Je les poudre 
avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les 
essuient sont chers à leurs petits bouts. Je 
les caresse en frissonnant. Je les couche 
dans de la laine. 

« Puisque je n'auraijamais d'enfants, sois 
leur nourrisson, mon amour; et, puisqu'ils 
sont si loin de ma bouche, donne-leur des 
baisers de ma part. » 



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LA POUPEE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 147 



64 



Je lui ai donné une poupée, une poupée de 
cire aux joues roses. Ses bras sont attachés 
par de petites chevilles, et ses jambes elles- 
mêmes se plient. 

Quand nous sommes ensemble elle la 
couche entre nous et c'est notre enfant. Le 
soir elle la berce et lui donne le sein avant 
de l'endormir. 

Elle lui a tissé trois petites tuniques, et 
nous lui donnons des bijoux le jour des 
Aphrodisies, des bijoux et des fleurs aussi. 

Elle a soin de sa vertu et ne la laisse pas 
sortir sans elle; pas au soleil, surtout, car 
la petite poupée fondrait en gouttes de cire. 

10. 



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TENDRESSES 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 149 



65 



Ferme doucement tes bras, comme une 
ceinture, sur moi. O touche, ô touche ma 
peau ainsi! Ni l'eau ni la brise de midi ne 
sont plus douces que ta main . 

Aujourd'hui chéris-moi, petite sœur, c'est 
ton tour. Souviens-toi des tendresses que je 
t'ai apprises la nuit dernière, et près de moi 
qui suis lasse agenouille-toi sans parler. 

Tes lèvres descendent de mes lèvres. Tous 
tes cheveux défaits les suivent, comme la 
caresse suit le baiser. Ils glissent sur mon 
sein gauche; ils me cachent tes yeux. 

Donne-moi ta main. Qu'elle est chaude t 
Serre la mienne, ne la quitte pas. Les mains 
mieux que les bouches s'unissent, et leur 
passion ne s'égale à rien. 



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JEUX 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 151 



66 



Plus que ses balles ou sa poupée, je suis 
pour elle un jouet. De toutes les parties de 
mon corps elle s'amuse comme une enfant, 
pendant de longues heures, sans parler. 

Elle défait ma chevelure et la reforme 
selon son caprice, tantôt nouée sous le men- 
ton comme une étoffe épaisse, ou tordue en 
chignon ou tressée jusqu'au bout. 

Elle regarde avec étonnement la couleur 
de mes cils, le pli de mon coude. Parfois 
elle me fait mettre à genoux et poser les 
mains sur les draps ; 

Alors (et c'est un de ses jeux) elle glisse 
sa petite tête par-dessous et imite le che- 
vreau tremblant qui s'allaite au ventre de 
sa mère. 



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PENOMBRE 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 153 



68 



Sous le drap de laine transparent nous 
nous sommes glissées, elle et moi. Même nos 
têtes étaient blotties, et la lampe éclairait 
l'étoffe au-dessus de nous. 

Ainsi je voyais son corps chéri dans une 
mystérieuse lumière. Nous étions plus près 
Tune de l'autre, plus libres, plus intimes, plus 
nues, ce Dans la même chemise, » disait-elle. 

Nous étions restées coiffées pour être 
encore plus découvertes, et dans l'air étroit 
du lit, deux odeurs de femmes montaient, 
des deux cassolettes naturelles. 

Rien au monde, pas même la lampe, ne 
nous a vues cette nuit-là. Laquelle de nous 
fut aimée, elle seule et moi le pourrions 
dire. Mais les hommes n'en sauront rien. 



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LA DORMEUSE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 155 



69 



Elle dort dans ses cheveux défaits, les 
mains mêlées derrière la nuque. Rêve-t-elle? 
Sa bouche est ouverte ; elle respire douce- 
ment. 

Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, 
mais sans l'éveiller, la sueur de ses bras, la 
fièvre de ses joues. Ses paupières fermées 
sont deux fleurs bleues. 

Tout doucement je vais me lever; j'irai 
puiser Teau, traire la vache et demander du 
feu aux voisins. Je veux être frisée et vêtue 
quand elle ouvrira les yeux. 

Sommeil, demeure encore longtemps 
entre ses beaux cils recourbés et continue 
la UTjit heureuse par un songe de bon augure. 



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LE BAISER 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 157 



70 



Je baiserai d'un bout à l'autre les longues 
ailes noires de ta nuque, ô doux oiseau^ 
colombe prise dont le cœur bondit sous ma 
main. 

Je prendrai ta bouche dans ma bouche 
comme un enfant prend le sein de sa mère. 
Frissonne!... car le baiser pénètre profondé- 
ment et suffirait à l'amour. 

Je promènerai mes lèvres comme du feu^ 
sur tes bras, autour de ton cou, et je ferai 
tourner sur tes côtes chatouilleuses la caresse 
étirante des ongles. 

Ecoute bruire en ton oreille toute la 
rumeur de la mer... Mnasidika! ton regard 
m'importune. J'enfermerai dans mon baiser 
tes paupières frêles et brûlante s . 



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LES SOINS JALOUX 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 159 



71 



Il ne faut pas que tu te coiffes, de peur que 
le fer trop chaud ne brûle ta nuque ou tes 
cheveux. Tu les laisseras sur tes épaules et 
répandus le long de tes bras. 

Il ne faut pas que tu t'habilles, de peur 
qu'une ceinture ne rougisse les plis effilés 
de ta hanche. Tu resteras nue comme une 
petite fille. 

Même il ne faut pas que tu te lèves, de 
peur que tes pieds fragiles ne s'endolorissent 
en marchant. Tu reposeras au lit, ô victime 
d'Erôs, et je panserai ta pauvre plaie. 

Car je ne veux voir sur ton corps d'autres 
marques, Mnasidika, que la tache d'un bai- 
ser trop long, l'égratignure d'un ongle aigu, 
ou la barre pourprée de mon étreinte. 



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L'ETREINTE EPERDUE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 161 



72 



Aime-moi, non pas avec des sourires, des 
flûtes ou des fleurs tressées, mais avec ton 
cœur et tes larmes, comme je t'aime avec ma 
poitrine et avec mes gémissements. 

Quand tes seins s'alternent à mes seins, 
quand je sens ta vie contre ma vie, quand 
tes genoux se dressent derrière moi, alors 
ma bouche haletante ne sait même plus 
trouver la tienne. 

Etreins-moi comme je t'étreinsl Vois, la 
lampe vient de mourir, nous roulons dans la 
nuit; mais je presse ton corps brûlant et 
j'entends ta plainte perpétuelle... 

Gémis! gémis! gémis! ô femme! Erôs 
nous traîne dans la douleur. Tu souffrirais 
moins sur ce lit pour mettre un enfant au 
monde que pour accoucher de ton amour. 



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LE CŒUR 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 163 



74 



Haletante, je lui pris la main et je l'ap- 
pliquai fortement sous la peau moite de mon 
sein gauche. Et je tournais la tête ici et là 
et je remuais les lèvres sans parler. 

Mon cœur affolé, brusque et dur, battait 
et battait ma poitrine, comme un satyre 
emprisonné heurterait, ployé dans une outre. 
Elle me dit : « Ton cœur te fait mal... » 

« O Mnasidika, répondis-je, le cœur des 
femmes n'est pas là. Celui-ci est un pauvre 
oiseau, une colombe qui remue ses ailes fai- 
bles. Le cœur des femmes est plus terrible. 

« Semblable à une petite baie de myrte, 
il brûle dans la flamme roug e et sous une 
écume abondante. C'est là que je me sens 
mordue par la vorace Aphrodite. » 



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PAROLES DANS LA NUIT 



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ÉLÉGIES A SITTILÈNE 165 



75 



Nous reposons, les yeux fermés ; le silence 
est grand autour de notre couche. Nuits 
ineffables de Tété! Mais elle, qui [me croit 
endormie, pose sa main chaude sur mon bras 

Elle murmure : « Bilitîs, tu dors ? » Le 
cœur me bat, mais sans répondre, je respire 
régulièrement comme une femme couchée 
dans les rêves. Alors elle commence à parler : 

« Puisque tu ne m'entends pas, dit-elle, 
ah ! que je t'aime 1 » Et ellç répète mon nom* 
(( Bilitis... Bilitis... » Et elle m'effleure du 
bout de ses doigts tremblants : 

(( C'est à moi, cette bouche 1 à moi seule ! 
Y en a-t-il une plus belle au monde ? Ah ! 
mon bonheur, mon bonheur! C'est à moi 
ces bras nus, cette nuque et ces cheveux... » 



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L'ABSENCE 



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ÉLÉGIES A MYTILÊNE 167 



76 



Elle est sortie, elle est loin, mais je la 
vois, car tout est plein d'elle dans cette 
chambre, tout lui appartient, et moi comme 
le reste. 

Ce lit encore tiède où je laisse errer ma 
bouche, est foulé à la mesure de son corps. 
Dans ce coussin tendre a dormi sa petite tête 
enveloppée de cheveux. 

Ce bassin est celui où elle s'est lavée; ce. 
peigne a pénétré les nœuds de sa chevelure 
emmêlée. Ces pantoufles prirent ses pieds 
nus. Ces poches de gaze continrent ses seins. 

Mais ce que je n'ose toucher du doigt, 
c'est ce miroir où elle a vu ses meurtris- 
sures toutes chaudes, et où subsiste peut- 
être encore le reflet de ses lèvres mouillées. 



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L'AMOUR 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 169 



77 



Hélas, si je pense à elle, ma gorge se des 
sèche, ma tête retombe, mes seins durcissent 
et me font mal, je frissonne et je pleure en 
marchant. 

Si je la vois, mon cœur s'arrête, mes mains 
tremblent, mes pieds se glacent, une rou- 
geur de feu monte à mes joues, mes tempes 
battent douloureusement. 

Si je la touche, je deviens folle, mes bras 
se raidissent, mes genoux défaillent. Je tombe 
devant elle, et je me couche comme une 
femme qui va mourir. 

De tout ce qu'elle me dit je me sens bles- 
sée. Son amour est une torture et les passants 
entendent mes plaintes... Hélas! Comment 
puis-je l'appeler Bien- Aimée? 



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LA PURIFICATION 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 17Î 



78 



Te voilai défais tes bandelettes, et tes 
agrafes et ta tunique. Ote jusqu'à tes san- 
dales, jusqu'aux rubans de tes jambes, jus- 
qu'à la bande de ta poitrine. 

Lave le noir de tes sourcils, et le rouge de 
tes lèvres. Efface le blanc de tes épaules et 
défrise tes cheveux dans l'eau. 

Car je veux t' avoir toute pure, telle que tu 
naquis sur le lit, aux pieds de ta mère féconde 
et devant ton père glorieux, 

Si chaste que ma main dans ta main te 
fera rougir jusqu'à la bouche, et qu'un mot 
de moi sous ton oreille affolera tes yeux 
tournoyants. 



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LA BERCEUSE DE MNASIDIKA 



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J 



ÉLÉGIES A MYTILÈNE 173 



79 



Ma petite enfant, si peu d'années que j'aie 
de plus que toi-même, je t'aime, non pas 
comme une amante, mais comme si tu étais 
sortie de mes entrailles laborieuses. 

Lorsque étendue sur mes genoux, tes deux 
bras frêles autour de moi, tu cherches mon 
sein, la bouche tendue, et me tettes avec 
lenteur entre tes lèvres palpitantes. 

Alors je rêve qu'autrefois, j'ai allaité réel- 
lement cette bouche douillette, souple et 
baignée, ce vase myrrhin couleur de pourpre 
où le bonheur de Bilitis est mystérieusement 
enfermé. 

Dors. Je te bercerai d'une main sur mon 
genou qui se lève et s'abaisse. Dors ainsi. Je 
chanterai pour toi les petites chansons lamen- 
tables qui endorment les nouveaux-nés... 



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PROMENADE AU BORD DE LA MER 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 176 



80 



Comme nous marchions sur la plage, sans 
parler, et enveloppées jusqu'au menton 
dans nos robes de laine sombre, des jeunes 
filles joyeuses ont passé. 

(( Ah ! c'est Bilitis el Mnasidika ! Voyez, 
le beau petit écureuil qvte nous avons pris : 
il est doux comme un oiseau et effaré comme 
un lapin. 

(( Chez Lydé nous le mettrons en cage 
et nous lui donnerons beaucoup de lait avec 
des feuilles de salade. C'est une femelle, 
elle vivra longtemps. » 

Et les folles sont parties en courant. Pour 
nous, sans parler nous nous sommes assises, 
moi sur une roche, elle sur le sable, et nous 
avons regardé la mer. 



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L'OBJET 



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ÉLÉGIES A MYTILÊNE 177 



81 



(L Salut, Bilitis, Mnasidika, salut. — As- 
sieds-toi. Comment va ton mari? — Trop 
bien. Ne lui dites pas que vous m'avez vue. 
Il me tuerait s'il me savait ici. — Sois sans 
crainte. 

— Et voilà votre chambre ? et voilà votre 
lit? Pardonne-moi. Je suis curieuse. — Tu 
connais cependant le lit de Myrrhinê. — Si 
peu. — On la dit jolie. — Et lascive, ô ma 
chère! mais taisons-nouâ. 

— Que voulais-tu de moi ? — Que tu me 
prêtes... — Parle. — Je n'ose nommer l'ob- 
jet. — Nous n'en avons pas. — Vraiment? 

— Mnasidika est vierge. — Alors, où en 
acheter? — Chez le cordonnier Drakhôn. 

— Dis aussi : qui te vend ton fil à broder ? 
Le mien se casse dès qu'on le regarde. — 
Je le fais moi-même, mais Naïs en vend 
d'excellent. — A quel prix ? — Trois oboles. 
— 'C'est cher. Et l'objet? — Deux drachmes 

— Adieu. » 



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SOIR PRES DU FEU 



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ÉLÉGIES A MTfTILÈNE 17^ 



82 



L'hiver est dur, Mnasidika. Tout est froid, 
hors notre lit. Lève-toi, cependant, viens 
avec moi, car j'ai allumé un grand feu avec 
des souches mortes et du bois fendu. 

Nous nous chaufferons accroupies, toutes 
nues, nos cheveux sur le dos, et nous boirons 
du lait dans la même coupe et nous mange- 
rons des gâteaux au miel. 

Comme la flamme est sonore et gaie! 
N'es-tu pas trop près? Ta peau devient 
rouge. Laisse-moi la baiser partout où le 
feu Fa faite brûlante. 

Au milieu des tisons ardents je vais 
chauffer le fer et te coiffer ici. Avec les char- 
bons éteints j'écrirai ton nom sur le mur. 



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PRIERES 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 181 



83 



Que veux-tu ? dis-le. S'il le faut, je vendrai 
mes derniers bijoux pour qu'une esclave 
attentive guette le désir de tes yeux, la soif 
quelconque de tes lèvres. 

Si le lait de nos chèvres te semble fade, je 
louerai pour toi, comme pour un enfant, une 
nourrice aux mamelles gonflées qui chaque 
matin t'allaitera. 

Si notre lit te semble rude, j'achèterai 
tous les coussins mous, toutes les couver- 
tures de soie, tous les draps fourrés de 
plumes des marchandes amathusiennes. 

Tout. Mais il faut que je te suffise, et si 
nous dormions sur la terre, il faut que la 
terre te soit plus douce que le lit chaud 
d'une étrangère. 



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LES YEUX 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 183 



84 



Larges [yeux de Mnasidika, combien vous 
me rendez heureuse quand l'amour noircit 
vos paupières et vous anime et vous noie 
sous les larmes ; 

Mais combien folle, quand vous vous 
détournez ailleurs, distraits pai; une femme 
qui passe ou par un souvenir qui n'est pas 
le mien. 

Alors mes joues se creusent, mes mains 
tremblent et je souffre... Il me semble que 
de toutes parts, et devant vous ma vie s'en va. 

Larges yeux de Mnasidika , ne cessez pas 
de me regarder ! ou je vous trouerai avec mon 
aiguille et vous ne verrez plus que la nuit 
terrible. 



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LES FARDS 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 185 



85 



Tout, et ma vie, et le monde, et les hom- 
me», tout ce qui n'est pas elle n'est rien. 
Tout ce qui n'est pas elle^ je te le donne, 
passant. 

Sait-elle que de travaux j'accomplis pour 
être belle à aes yeux, par ma coiffure et par 
mes fards, par mes robes et mes parfums ? 

Aussi longtemps je tournerais la meule, 
je ferais plonger la rame ou je bêcherais la 
terre, s*il fallait à ce prix la retenir ici. 

Mais faites qu'elle ne l'apprenne jamais. 
Déesses qui veillez sur nous ! Le jour où elle 
saura que je l'aime elle cherchera une autre 
femme. 



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LE SILENCE DE MNASIDIPCA 



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^:LÉaiBS A MYTILÈNE 187 



86 



Elle avait ri toute la journée, et même 
elle s'était un peu moquée de moi. Elle avait 
refusé de m'obéir, devant plusieurs femmes 
étrangères. 

Quand nous sommes rentrées, j'ai affecté 
de ne pas lui parler, et comme elle se jetait 
à mon cou, en disant: <(Tu es fâchée? » je 
lui ai dit : 

« Ah ! tu n'es plus comme autrefois, tu 
n'es plus comme le premier jour. Je né te 
reconnais plus, Mnasidika. » Elle ne m'a 
rien répondu ; 

Mais elle a mis tous ses bijoux qu'elle ne 
portait plus depuis longtemps, et la même 
robe jaune brodée de bleu que le jour de 
notre rencontre. 



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SCENE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 189 



87 



ce Où étais-tu ? — Chez la marchande de 
fleurs. J'ai acheté des iris très beaux. Les 
voici, je te les apporte. — Pendant si long- 
temps tu as acheté quatre fleurs ? — La mar- 
chande m'a retenue. 

— Tu as les joues pâles et les yeux bril- 
lants. — C'est la fatigue de la route. — Tes 
cheveux sont mouillés et mêlés. — C'est 
la chaleur et c'est le vent qui m'ont toute 
décoiffée. 

— On a dénoué ta ceinture. J'avais fait le 
nœud moi-même, plus lâche que celui-ci. — 
Si lâche qu'elle s'est défaite; un esclave qui 
passait me l'a renouée. 

— Il y aune trace à ta robe. — C'est l'eau 
des fleurs qui est tombée. — Mnasidika, ma 
petite âme, tes iris sont les plus beaux qu'il 
y ait dans tout Mytilène — Je le sais bien, 
je le sais bien. » 

13 



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ATTENTE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 191 



88 



Le soleil a passé toute la nuit chez les 
morts depuis que je l'attends, assise sur mon 
lit, lasse d'avqir veillé. La mèche de la lampe 
épuisée a brûlé jusqu'à la fin. 

Elle ne reviendra plus : voici la dernière 
étoile. Je sais bien qu'elle ne viendra plus. 
Je sais même le nom que je hais. Et cepen- 
dant j'attends encore. 

Qu'elle vienne maintenant! oui, qu'elle 
vienne, la chevelure défaite et sans roses, la 
robe souillée, tachée,- froissée, la langue 
sèche et les paupières noires ! 

Dès qu'elle ouvrira la porte, je lui dirai... 
mais la voici... C'est sa robe que je touche, 
ses mains, ses cheveux, sa peau. Je l'em- 
brasse d'une bouche éperdue, et je pleure. 

13 



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LA SOLITUDE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 193 



89 



Pour qui maintenant farderais-je mes 
lèvres? Pour qui polirais-je mes ongles? 
Pour qui parfumerais-je mes cheveux? 

Pour qui mes' seins poudrés de rouge, 
s'ils ne doivent plus la tenter ? Pour qui mes 
bras lavés de lait s'ils ne doivent plus 
jamais l'étreindre? 

Comment pourrais-je dormir? Comment 
pourrais-je me coucher? Ce soir ma main, 
dans tout mon lit, n'a pas trouvé sa main 
chaude. 

Je n'ose plus rentrer chez moi, dans la 
chambre affreusement vide. Je n'ose plus 
rouvrir la porte. Je n'ose même plus rouvrir 
les yeux. 



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LETTRE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 195 



90 



Cela est impossible, impossible. Je t'en 
supplie à genoux, avec larmes, toutes les 
larmes que j'ai pleurées sur cette horrible 
lettre, ne m'abandonne pas ainsi. 

Songes-to combien c'est affreux de te re- 
perdre à jamais pour la seconde fois, après 
avoir eu l'immense joie d'espérer te recon- 
quérir. Ah ! mes amours ! ne sentez-vous donc 
pas à quel point je vous aime I 

Écoute-moi. Consens à me revoir encore 
une fois. Veux-tu être demain, au soleil cou- 
chant, devant ta porte ? Demain, ou le jour 
suivant. Je viendrai te prendre. Ne me re- 
fuse pas cela. 

La dernière fois peut-être, soit, mais 
encore cette fois, encore cette fois! Je te le 
demande, je te le crie, et songe que de ta 
réponse dépend le reste de ma vie. 



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LA TENTATIVE 



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Kl.ÉUIES A MYTILÈNE 197 



91 



Tu étais jalouse de nous, Gyrinno, fille 
trop ardente. Que de bouquets as-tu fait 
suspendre au marteau de notre porte ! Tu 
nous attendais au passage et tu nous suivais 
dans la rue. 

Maintenant tu es selon tes vœux, étendue 
à la place aimée, et la tête sur ce coussin 
où flotte une autre odeur de femme. Tu es 
plus grande qu'elle n'était. Ton corps diffé- 
rent m'étonne. 

Regarde, je t'ai enfin cédé. Oui, c'est 
moi. Tu peux jouer avec mes seins, caresser 
ma hanche, ouvrir mes genoux. Mon corps 
tout entier s'est livré à tes lèvres infatiga- 
bles, — hélas ! 

Ah! Gyrinno! avec l'amour mes larmes 
aussi débordent ! Essuie-les avec tes che- 
veux, ne les baise pas, ma chérie; et enlaee 
moi de plus près encore pour maîtriser mes 
tremblements. 



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L'EFFORT 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 199 



*92 

Encore! assez de soupirs et de bras éti- 
rés! Recommence! Penses-tu donc que 
Famour soit un délassement? Gyrinno, c'est 
une tâche, et de toutes la plus rude. 

Réveille-toi! Il ne faut pas que tu dor- 
mes ! Que m'importent tes paupières bleues 
et la barre de douleur qui brûle tes jambes 
maigres. Astarté bouillonne dans mes reins. 

Nous nous sommes couchées avant le cré- 
puscule. Voici déjà la mauvaise aurore; mais 
je ne suis pas lasse pour si peu. Je ne dormi- 
rai pas avant le second soir. 

Je ne dormirai pas : il ne faut pas que tu 
dormes. Oh! comme la saveur du matin est 
amère! Gyrinno, appprécie-la. Les baisers 
sont plus difficiles, mais plus étranges, et 
plus lents. 

13. 



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A GYRINNO 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 201 



94 



Ne crois pas que je t'aie aimée. Je t'ai 
mangée comme une figue mûre, je t'ai bue 
comme une eau ardente, je t'ai portée autour 
de moi comme une ceinture de peau. 

Je me suis amusée de ton corps, parce que 
tu as les cheveux courts, les seins en pointe 
sur ton corps maigre, et les mamelons 
noirs comme deux petites dattes. 

Comme il faut de l'eau et des fruits, une 
femme aussi est nécessaire, mais déjà je ne 
sais plus ton nom, toi qui as passé dans mes 
bras comme l'ombre d'une autre adorée. 

Entre ta chair et la mienne, un rêve brû- 
lant m'a possédée. Je te serrais sur moi 
comme sur une blessure et je criais : Mnasi- 
dika! Mnasidikal Mnasidika! 



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LE DERNIER ESSAI 



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ÉLÉGIlîS A MTTILÈNE 203 



95 



(( Que veux-tu, vieille ? — Te consoler. 
— C'est peine perdue. — On m'a dit que 
depuis ta rupture, tu allais d'amour en 
amour sans trouver l'oubli ni la paix. Je 
viens te proposer quelqu'un. 

— Parle. — C'est une jeune esclave née 
à Sardes. Elle n'a pas sa pareille au monde, 
car elle est à la fois homme et femme, bien 
que sa poitrine, et ses longs cheveux et sa 
voix claire fassent illusion. 

— Son âge? — Seize ans. — Sa taille? — 
Grande. Elle n'a connu personne ici, hors 
Psappha qui en est éperdument amoureuse 
et a voulu me l'acheter vingt mines. Si tu la 
loues, elle est à toi. — Et qu'en ferai-je? 

Voici vingt-deux nuits que j'essaye en 
vain d'échapper au souvenir... Soit, je pren- 
drai celle-ci encore, mais préviens la pauvre 
petite, pour qu'elle ne s'effraye point si je 
sanglote dans ses bras. )> 



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LE SOUVENIR DECHIRANT 



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1 



ÉLÉGIES A MYTILÈNE ^05 



96 



Je me souviens... (à quelle heure du jour 
ne l'ai-je pas devant mes yeux ?) je me sou- 
viens de la façon dont Elle soulevait ses che- 
veux avec ses faibles doigts si pâles. 

Je me souviens d'une nuit qu'elle passa, 
la joue sur mon sein, si doucement, que le 
bonheur me tint éveillée, et le lendemain elle 
avait au visage la marque de la papille ronde. 

Je la vois tenant sa tasse de lait et me 
regardant de côté, avec un sourire. Je la 
vois, poudrée et coiffée, ouvrant ses grands 
yeux devant son miroir, et retouchant du 
doigt le rouge de ses lèvres. 

Et surtout, si mon désespoir est une per- 
pétuelle torture, c'est que je sais, instant par 
instant, comment elle défaille dans les bras 
de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce 
qu'elle lui donne. 



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A LA POUPEE DE CIRE 



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ÉLÉGIES A MYTILÈNE 207 



97 



Poupée de cire, jouet chéri qu'elle appelait 
son enfant, elle t'a laissée toi aussi et elle 
t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton 
père ou ta mère, je ne sais. 

La pression de ses lèvres avaient déteint 
tes petites joues ; et à ta main gauche voici 
ce doigt cassé qui la fit tant pleurer. Cette 
petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te 
l'a brodée. 

A l'entendre, tu savais déjà lire. Pourtant 
tu n'étais pas sevrée, et le soir, penchée sur 
toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le 
sein, (( afin que tu ne pleures pas », disait- 
elle. 

Poupée, si je voulais la revoir, je te don- 
nerais à l'Aphrodite, comme le plus cher de 
mes cadeaux. Mais je veux penser qu'elle 
est tout à fait morte. 



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CHANT FUNEBRE 



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ÉLÉGIES A MTTILÈNE 209 



98 



Chantez un chant funèbre, muses Mytilé- 
niennes, chantez ! La terre est sombre 
comme un vêtement de deuil et les arbres 
jaunes frissonnent comme des chevelures 
coupées. 

Héraïos ! ô mois triste et doux ! les feuilles 
tombent doucement comme la neige ; le so- 
leil est plus pénétrant dans la forêt plus 
éclaircie. Je n'entends plus rien que le 
silence. 

Voici qu'on a porté au tombeau Pittakos 
chargé d'années. Beaucoup sont morts, que 
j'ai connus. Et celle qui vit est pour moi 
comme si elle n'était plus. 

Celui-ci est le dixième automne que j'ai 
vu mourir sur cette plaine. Il est temps aussi 
que je disparaisse. Pleurez avec moi, muses 
Mytiléniennes, pleurez sur mes pas ! 



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III 
ÉPIGRAMMES DANS L'ILE 

DE CHYPRE 



Aaax (JL£ vapxtcrcroiç àvaoïqcraTe, xtX TcXayiauXwv 
Yeuffaxe xtX xpoxivoiç j^pfdaxe yuïd [xupoiç. 

Kal MuTiXTjvaicj) tov Tcveujxova réy^aTe Bàx/a> 
xal (juÇeûÇaTe fxoi çpwXàootTrapôevtxT^v. 



Philodème. 



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HYMNE A ASTARTE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 213 



99 



Mère inépuisable, incorruptible, créatrice, 
née la première, engendrée par toi-même, 
conçue de toi-même, issue de toi seule et 
qui te réjouis en toi, Astarté ! 

O perpétuellement fécondée, ô vierge et 
nourrice de tout, chaste et lascive, pure et 
jouissante, ineffable, nocturne, douce, res- 
piratrice du feu, écume de la mer! 

Toi qui accordes en secret la grâce, toi 
qui unis, toi qui aimes, toi qui saisis d'un 
furieux désir les races multipliées des bêtes 
sauvages, et joins les sexes dans les forêts, 

O Astarté irrésistible, entends-moi, prends- 
moi, possède-moi, ô Lune ! et treize fois, 
chaque année, arrache à mes entrailles la 
la libation de mon sang ! 



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HYMNE A LA NUIT 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 215 



100 



Les masses noires des arbres ne bougent 
pas plus que des montagnes. Les étoiles 
emplissent un ciel immense. Un air chaud 
comme un souffle humain caresse mes yeux 
et mes joues. 

O Nuit qui enfantas les Dieux ! comme tu es 
douce sur mes lèvres! comme tu es chaude 
dans mes cheveux ! comme tu entres en moi 
ce soir, et comme je me sens grosse de tout 
ton printemps ! 

Les fleurs qui vont fleurir vont toutes 
naître de moi. Le vent qui respire est mon 
haleine. Le parfum qui passe est mon désir. 
Toutes les étoiles sont dans mes yeux. 

Ta voix, est-ce le bruit de la mer, est-ce le 
silence de la plaine? Ta voix, je ne la com- 
prends pas, mais elle me jette la tête aux 
pieds et mes larmes lavent mes deux mains. 

14 



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LES MENADES 



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ÉPIGRAMMES DANS L*ILE DE CHYPRE 217 



101 



A travers les forêts qui dominent la mer, 
es Ménades se sont ruées. Maskhalô aux 
seins fougueux, hurlante, brandissait le 
phallos, qui était de bois de sycomore et 
barbouillé de vermillon. 

Toutes, sous la bassaris et les couronnes 
de pampre, couraient et criaient et sautaient, 
les crotales claquaient dans les mains, et 
les thyrses crevaient la peau des tympa- 
nôns retentissants. 

Chevelures mouillées, jambes agiles, 
seins rougis et bousculés, sueur des joues, 
écume des lèvres, ô Dionysos, elles t'of- 
fraient en retour l'ardeur que tu jetais en 
elles ! 

Et le vent de la mer relevant vers le ciel 
les cheveux roux de Héliokomis, les tordait 
comme une flamme furieuse sur une torche 
de blanche cire. 



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LA MER DE RYPRIS 



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ÉPiGItAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 219 



102 

Sur le plus haut promontoire je me suis 
couchée en avant. La mer était noire comme 
un champ de violettes. La voie lactée ruis- 
selait* de la grande mamelle divine. 

Mille Ménades autour de moi dormaient 
dans les fleurs déchirées. Les longues her- 
bes se mêlaient aux chevelures. Et voici que 
le soleil naquit dans l'eau orientale. 

C'étaient les mêmes flots et le même rivage 
qui virent un jour apparaître le corps blanc 
d'Aphrodita... Je cachai tout à coup mes 
yeux dans mes mains. 

Car j'avais vu trembler sur l'eau mille 
petites lèvres de lumière : le sexe pur ou le 
sourire de Kypris Philommeïdès. 

14. 



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LES PRETRESSES DE L'ASTARTE 



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ÉPIGRÀMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 221 



103 

Les prêtresses de TAstarté font Tamour 
au lever de la lune ; puis elles se relèvent et 
se baignent dans un bassin vaste aux mar- 
gelles d'argent. 

De leurs doigts recourbés, elles peignent 
leurs chevelures, et leurs mains teintes de 
pourpre, mêlées à leurs boucles noires, sem- 
blent des branches de corail dans une mer . 
sombre et flottante. 

Elles ne s'épilent jamais, pour que le trian- 
gle de la déesse marque leur ventre comme 
un temple ; mais elles se teignent au pinceau 
et se parfument profondément. 

Les prêtresses de l'Astarté font Tàmour au 
coucher de la lune ; puis dans une salle de 
tapis où brûle une haute lampe d'or, elles se 
couchent au hasard. 



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LES MYSTERES 



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ÉPIGKAMMES DANS l'iLE DE CHITRE 223 



104 



Dans renceinte trois fois mystérieuse, où 
les hommes ne pénètrent pas, nous t'avons 
fêtée, Astarté de la Nuit, Mère du Monde, 
Fontaine de la vie des Dieux! 

J'en révélerai quelque chose, mais pas 
plus qu'il n'est permis. Autour du Phallos 
couronné, cent vingt femmes se balançaient 
en criant. Les initiées étaient en habits 
d'hommes, les autres en tunique fendue. 

Les fumées des parfums, les fumées des 
torches, flottaient entre nous comme des 
nuées. Je pleurais alarmes brûlantes. Tou- 
tes, aux pieds de la Berbeia nous nous 
sommes jetées sur le dos. 

Enfin, quand l'Acte religieux fut consom- 
mé, et quand, dans le Triangle Unique on 
eut plongé le phallos pourpré, alors le mys- 
tère commença, mais je n'en dirai pas da- 
vantage. 



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LES COURTISANES EGYPTIENNES 



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ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE 225 



105 

Je suis allée avec Plango chez les courti- 
sanes égyptiennes, tout en haut de la vieille 
ville. Elles ont des amphores de terre, des 
plateaux de cuivre et des nattes jaunes où 
elles s'accroupissent sans effort. 

Leurs chambres sont silencieuses, sans 
angles et sans encoignures, tant les couches 
successives de chaux bleue ont émoussé les 
chapiteaux et arrondi le pied des murs. 

Elles se tiennent immobiles, les mains 
posées sur les genoux. Quand elles offrent 
la bouillie elles murmurent : « Bonheur. y> 
Et quand on les remercie, elles disent : 
« Grâce à toi. » 

Elles comprennent le hellène et feignent 
de le parler mal pour se rire de nous dans 
leur langue ; mais nous, dent pour dent, nous 
parlons lydien et elles s'inquiètent tout à 
coup. 



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JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 227 



106 

Certes je ne chanterai pas les amantes 
célèbres. Si elles ne sont plus, pourquoi 
en parler ? Ne suis-je pas semblable à elles ? 
N'ai-je pas trop de songer à moi-même ? 

Je t'oublierai, Pasiphaë, bien que ta pas- 
sion fût extrême. Je ne te louerai pas, Syrinx 
ni toi, Byblis, ni toi, par la déesse entre 
toutes choisie, Hélène aux bras blancs ! 

Si quelqu'un souffrit, je ne le sens qu'à 
peine. Si quelqu'un aima, j'aime davantage. 
Je chante ma chair et ma vie, et non pas 
l'ombre stérile des amoureuses enterrées. 

Reste couché, ô mon corps, selon ta mis- 
sion voluptueuse ! Savoure la jouissance quo- 
tidienne et les passions sans lendemain. Ne 
laisse pas une joie inconnue aux regrets du 
jour de ta mort. 

15 



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LES PARFUMS 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 229 



107 



Je me parfumerai toute la peau pour atti- 
rer les amants. Sur mes belles jambes, dans 
un bassin d'argent, je verserai du nard de 
Tarsos et du metôpiôn d'Aigypte . 

Sous mes bras, de la menthe crépue ; sur 
mes cils et sur mes yeux, de la marjolaine 
de Kôs. Esclave, défais ma chevelure et em- 
plis-la de fumée d'encens . 

Voici Toïnanthé des montagnes de Kypre; 
je la ferai couler entre mes seins ; la liqueur 
de rose qui vient de Phasélis embaumera ma 
nuque et mes joues. 

Et maintenant, répands sur mes reins la 
bakkaris irrésistible. Il vaut mieux, pour 
une courtisane, connaître les parfums de 
Lydie que les mœurs du Péloponnèse. 



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CONVERSATION 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 231 



108 

« Bonjour. — Bonjour aussi. — Tu es 
bien pressée. — ^Peut-être moins que tu ne 
penses. — Tu es une jolie fille. — Peut-être 
plus que tu ne crois. 

— Quel est ton nom charmant? — Je ne 
dis pas cela si vite. — Tu as quelqu'un ce 
soir? — Toujours celui qui m'aime. — Et 
comment Taimes-tu ? - — Comme il veut. 

— Soupons ensemble. — Si tu le désires. 
Mais que donnes-tu? — Ceci. — Cinq drach- 
mes? C'est pour mon esclave. Et pour moi ? 

— Dis toi-même. — Cent. 

— Où demeures-tu ? — Dans cette maison 
bleue. — A quelle heure veux-tu que je t'en- 
voie chercher ? — Tout de suite si tu veux. 

— Tout de suite. — Va devant. » 



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LA ROBE DECHIREE 



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ÉPIGRAMMES DANS L^ILE DE CHYPRE 233: 



109 

ce Holà! par les deux déesses, qui estrin- 
solent qui a mis le pied sur ma robe? — 
C'est un amoureux. — C'est un sot. — J'ai 
été maladroit, pardonne-moi. 

— L'imbécile! ma robe jaune est toute 
déchirée par derrière, et si je marche ainsi 
dans la rue, on va me prendre pour une 
fille pauvre qui sert la Kypris inverse. 

— Ne t'arrêteras-tu pas? — Je crois qu'il 
me parle encore ! — Me quitteras-tu ainsi 
fâchée ?. . . Tu ne réponds pas ? Hélas ! je n'ose 
plus parler. 

— Il faut bien que je rentre chez moi 
pour changer de robe. — Et je ne puis te 
suivre? — Qui est ton père? — C'est le 
riche armateur Nikias. — Tu as de beaux 
yeux, je te pardonne. » 



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LES BIJOUX 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 235 



110 

Un diadème d'or ajouré couronne mon 
front étroit et blanc. Cinq chaînettes d'or, 
qui font le tour de mes joues et de mon men- 
ton, se suspendent aux cheveux par deux 
larges agrafes. 

Sur mes bras qu'envierait Iris, treize bra- 
celets d'argent s'étagent. Qu'ils sont lourds! 
Mais ce sont des armes ; et je sais une 
ennemie qui en a souffert. 

Je suis vraiment toute couverte d'or. Mes 
seins sont cuirassés de deux pectoraux 
d'or. Les images des dieux ne sont pas aussi 
riches que je le suis. 

Et je porte sur ma robe épaisse une cein- 
ture lamée d'argent. Tu pourras y lire ce 
vers : « Aime-moi éternellement; mais ne 
sois pas affligé si je te trompe trois fois par 
jour. » 

15. 



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L'INDIFFERENT 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 237 



111 



Dès qu'il est entré dans ma chambre, quel 
qu'il soit (cela importe-t-il?) : « Vois, dis-je 
à l'esclave, quel bel homme! et qu'une cour- 
tisane est heureuse ! » 

Je le déclare Adonis, Ares ou Héraklès 
selon son visage, ou le Vieillard des Mers, 
si ses cheveux sont dé pâle argent. Et 
alors, quels dédains pour la jeunesse légère ! 

« Ah! fais-je, si je n'avais pas demain à 
payer mon fleuriste et mon orfèvre, comme 
j'aimerais à te|dire: Je ne veux pas de ton 
or ! Je suis ta servante passionnée ! » 

Puis, quand il a refermé ses bras sous mes 
épaules, je vois un batelier du port passer 
comme une image divine sur le ciel étoile 
de mes paupières transparentes. 



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L'EAU PURE DU BASSIN 



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ÉPIGRAMMES DANS L'iLE DE CHYPRE 239 



112 



« Eau pure du bassin, miroir immobile, 
dis-moi ma beauté. — O Bilitis, ou qui que 
tu sois, Téthys peut-être ou Amphritritê,tu 
es belle ^ sache-le. 

« Ton visage se penche sous ta cheve- 
lure épaisse, gonflée de fleurs et de parfums. 
Tes paupières molles s'ouvrent à peine et 
tes flancs sont las des mouvements de 
Tamour. 

« Ton corps fatigué du poids de tes seins 
porte les marques fines de l'ongle et les 
taches bleues du baiser. Tes bras sont 
rougis par l'étreinte. Chaque ligné de ta 
peau fut aimée. 

— Eau claire du bassin, ta fraîcheur re- 
pose. Reçois-moi, qui suis lasse en effet. 
Emporte le fard de mes joues, et la sueur de 
mon ventre et le souvenir de la nuit. » 



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VOLUPTE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 24t 



114 

Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous 
laissèrent évanouies dans les roses. La sueur 
chaude coulait comme des larmes, de nos 
aisselles sur nos seins. Une volupté acca- 
blante empourprait nos têtes renversées. 

Quatre colombes captives, baignées dans 
quatre parfums, voletèrent au dessus de nous 
en silence. De leurs ailes, sur les femmes 
nues, ruisselaient des gouttes de senteur. Je 
fus inondée d'essence d'iris. 

O lassitude ! je reposai ma joue sur le ven- 
tre d'une jeune fille qui s'enveloppa de 
fraîcheur avec ina chevelure humide. L'odeur 
de sa peau safranée enivrait ma bouche 
ouverte. Elle ferma sa cuisse sur ma nuque. 

Je dormis, mais un rêve épuisant m'éveilla : 
l'iynx, oiseau des désirs nocturnes, chantait 
éperdumentauloin. Je toussai avec un frisson. 
Un bras languissant comme une fleur s'élevait 
peu à peu vers la lune, dans l'air. 



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L'HOTELLERIE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 243 



115 



Hôtelier, nous sommes quatre. Donne- 
nous une chambre et deux lits. Il est trop 
tard maintenant pour rentrer à la ville et la 
pluie a crevé la route. 

Apporte une corbeille de figues, du fro- 
mage et du vin noir ; mais ôte d'abord 
mes sandales et lave-moi les pieds, car la 
boue me chatouille. 

Tu feras porter dans la chambre deux 
bassins avec de l'eau, une lampe pleine, un 
cratère et des kylix. Tu secoueras les cou- 
vertures et tu battras les coussins. 

Mais que les lits soient de bon érable et 
que les planches soient muettes I Demain 
tu ne nous réveilleras pas. 



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LA DOMESTICITE 



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ÉPIGRAMMES DANS L^ILE DE CHYPRE 245 



116 

Quatre esclaves gardent ma maison : deux 
Thraces robustes à ma porte, un Sicilien à 
ma cuisine et une Phrygienne docile et 
muette pour le service de mon lit. 

Les deux Thraces sont de beaux hommes. 
Ils ont un bâton à la main pour chasser les 
amants pauvres et un marteau pour clouer 
sur le mur les couronnes que Ton m'envoie. 

Le Sicilien est un cuisinier rare; je Fai 
payé douze mines. Aucun autre ne sait 
comme lui préparer des croquettes frites et 
des gâteaux de coquelicots. 

La Phrygienne me baigne, me coiffe et 
m'épile. Elle dort le matin dans ma chambre 
et pendant trois nuits, chaque mois, elle me 
remplace près de mes amants. 



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LE TRIOMPHE DE BILITIS 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 247 



H7 

Les processionnaires m'ont portée en 
triomphe, moi, Bilitis, toute nue sur un 
char en coquille où des esclaves, pendant la 
nuit, avaient effeuillé dix niille roses. 

J'étais couchée, les mains sous la nuque, 
mes pieds seuls étaient vêtus d'or, et mon 
corps s'allongeait mollement, sur le lit de 
mes cheveux tièdes mêlés aux pétales frais. 

Douze enfants, les épaules ailées, me ser- 
vaient comme une déesse ; les uns tenaient 
un parasol, les autres me mouillaient de 
parfums, ou brûlaient de l'encens à la proue. 

Et autour de moi j'entendais bruire la 
rumeur ardente de la foule, tandis que l'ha- 
leine des désirs flottait sur ma nudité, dans 
les brumes bleues des aromates. 



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A SES SEINS 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 



118 



Chairs en fleurs, ô mes seins ! que vous 
êtes riches de volupté! Mes seins dans mes 
mains, que vous avez de mollesses et de 
moelleuses chaleurs et de jeunes parfums ! 

Jadis, vous étiez glacés comme une poi- 
trine de statue et durs comme d'insensibles 
marbres. Depuis que vous fléchissez je vous 
chéris davantage, vous qui fûtes aimés. 

Votre forme lisse et renflée est l'honneur 
de mon torse brun. Soit que je vous empri- 
sonne sous la résille d'or, soit que je vous 
délivre tout nus, vous me précédez de votre 
splendeur. 

Soyez donc heureux cette nuit. Si mes 
doigts enfantent des caresses, vous seuls le 
saurez jusqu'à demain matin; car, cette 
nuit, Bilitis a payé Bilitis. 



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MYDZOURIS 



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Él'IGRAMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 251 



120 



Mydzouris, petite ordure, ne pleure plus- 
Tu es mon amie. Si ces femmes t'insultent 
encore, c'est moi qui leur répondrai. Viens 
sous mon bras, et sèche tes yeux. 

Oui, je sais que tu es une horrible enfant 
et que ta mère t'apprit de bonne heure à faire 
preuve de tous les courages. Mais tu es jeune 
et c'est pourquoi tu ne peux rien faire qui 
ne soit charmant. 

La bouche d'une fille de quinze ans reste 
pure malgré tout. Les lèvres d'une femme 
chenue, même vierges, sont dégradées; car 
le seul opprobre est de vieillir et nous ne 
sommes flétries que par la ride. 

Mydzouris, j'aime tes yeux francs, ton 
nom impudique et hardi, ta voix rieuse et 
ton corps léger. Viens chez moi, tu seras 
mon aide, et quand nous sortirons ensemble, 
les femmes te diront : Salut. 

16 



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LE BAIN 



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ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE «HYPRE 253 



121 



Enfant, garde bien la porte et ne laisse 
pas entrer les passants, car moi et six filles 
aux beaux bras nous nous baignons secrè- 
tement dans les eaux tièdes du bassin. 

Nous ne voulons que rire et nager. Laisse 
les amants dans la rue. Nous tremperons 
nos jambes dans Teau et, assises sur le bord 
du marbre, nous jouerons aux osselets. 

Nous jouerons aussi à la balle. Ne laisse 
pas entrer les amants; nos chevelures sont 
trop mouillées ; nos gorges ont la chair de 
poule et le bout de nos doigts se ride. 

D'ailleurs, il s'en repentirait, celui qui 
nous surprendrait nues! Bilitis n'est pas 
Athêna, mais elle ne se montre qu'à ses 
heures et châtie les yeux trop ardents. 



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AU DIEU DE BOIS 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 255 



122 



O Vénérable Priapos, dieu de bois que 
j'ai fait sceller dans le marbre du bord de 
mes bains, ce n'est pas sans raison, gardien 
des vergers, que tu veilles ici sur des cour- 
tisanes. 

Dieu, nous ne t'avons pas acheté pour te 
sacrifier nos virginités. Nul ne peut donner 
ce qu'il n'a plus, et les zélatrices de Pallas 
ne courent pas les rues d'Amathonte. 

Non. Tu veillais autrefois sur les cheve- 
lures des arbres, sur les fleurs bien arrosées, 
sur les fruits lourds et savoureux. C'est 
pourquoi nous t'avons choisi. 

Garde aujourd'hui nos têtes blondes, les 
pavots ouverts de nos lèvres et les violettes 
de nos yeux. Garde les fruits durs de nos 
seins et donne-nous des amants qui te res- 
semblent. 

16. 



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LA DANSEUSE AUX CROTALES 



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ÉPIGRAMMES DANS l'ILE DE CHTPRE 257 



123 



Tu attaches à tes mains légères tes crotales 
retentissants, Myrrhinidion ma chérie, et à 
peine nue hors de la robe, tu étires tes mem- 
bres nerveux. Que tu es jolie, les bras en 
Tair, les reins arqués et les seins rouges ! 

Tu commences : tes pieds l'un devant 
l'autre se posent, hésitent, et glissent 
mollement. Ton corps se plie comme une 
écharpe, tu caresses ta peau qui frissonne, et 
la volupté inonde tes longs yeux évanouis. 

Tout à coup, tu claques des crotales ! Cam- 
bre-toi sur les pieds dressés, secoue les reins, 
lance les jambes et que tes mains pleines de 
fracas appellent tous les *désirs en bande 
autour de ton corps tournoyant ! 

Nous, applaudissons à grands cris, soit que, 
souriant sur l'épaule, tu agites d'un fré- 
missement ta croupe convulsive et musclée, 
soit que tu ondules presque étendue, au 
rhythme de tes souvenirs. 



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LA JOUEUSE DE FLUTE 



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J 



ÉPIGRAMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 259 



124 



Mélixô, les jambes serrées, le corps pen- 
ché, les bras en avant, tu glisses ta double 
flûte légère entre tes lèvres mouillées de vin 
et tu joues au dessus de la couche où Téléas 
m'étreint encore. 

Ne suis-je pas bien imprudente, moi qui 
loue une aussi jeune fille pour distraire mes 
heures laborieuses, moi qui la montre ainsi 
nue aux regards curieux de mes amants, ne 
suis-je pas inconsidérée ? 

Non, Mélixô, petite musicienne, tu es une 
honnête amie. Hier tu ne m'as pas refusé de 
changer ta flûte pour une autre quand je 
désespérais d'accomplir un amour plein de 
difficultés. Mais tu es sûre. 

Car je sais bien à quoi tu penses. Tu 
attends la fin de cette nuit excessive qui 
t'anime cruellement en vain et au premier 
matin tu courras dans la rue, avec ton seul 
ami Psyllos, vers ton petit matelas défoncé. 



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LA CEINTURE CHAUDE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 261 



125 

f Tu crois que tu ne m'aimes plus, Té- 
léas , et depuis un mois tu passes tes nuits à 
table, comme si les fruits, les vins, les miels 
pouvaient te faire oublier ma bouche. Tu 
crois que tu ne m'aimes plus, pauvre fou ! » 

Disant cela, j'ai dénoué ma ceinture en 
moiteur et je l'ai roulée autour de sa tête. 
Elle était toute chaude encore de la chaleur 
de mon ventre ; le parfum de ma peau sor- 
tait de ses mailles fines. 

Il la respira longuement, les yeux fermés, 
puis je sentis qu'il revenait à moi et je vis 
même très clairement ses désirs réveillés 
qu'il ne me cachait point, mais, par ruse, je 
sus résister. 

ce Non, mon ami. Ce soir, Lysippos me 
pos sède . Adieu ! » Et j'ajoutai en m'enfuyant : 
(( O gourmand de fruits et de légumes! le 
petit jardin de Bilitis n'a qu'une figue, mais 
elle est bonne. » 



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A m MARI HEUREUX 



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ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE 263 



126 

Je t'envie, Agorakritès, d'avoir une femme 
aussi zélée. C'est elle-même qui soigne 
retable, et le matin, au lieu de faire l'amour 
elle donne à boire aux bestiaux. 

Tu t'en réjouis. Que d'autres, dis-tu, ne 
songent qu'aux voluptés basses, veillent la 
nuit, dorment le jour et demandent encore à 
l'adultère une satiété criminelle. 

Oui; ta femme travaille àTétable. On dit 
même qu'elle a mille tendresses pour le pkis 
jeune de tes ânes. Ah! Ha! c'est un bel ani- 
mal! Il a une touffe noire sur les yeux. 

On dit qu'elle joue entre ses pattes, sous 
son ventre gris et doux... Mais ceux qui 
disent cela sont des médisants. Si ton âne 
lui plaît, Agorakritès, c'est que son regard 
sans doute lui rappelle le tien. 

17 



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A UN EGARE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 265 



127 



L'amour des femmes est le plus beau de 

tous ceux que les mortels éprouvent, et tu 

penserais ainsi, Kléôn, si tu avais Tàme 

vraiment voluptueuse ; mais tu ne rêves que 

vanités. 

Tu perds tes nuits à chérir les éphèbes 
qui nous méconnaissent. Regarde-les donc! 
Qu'ils sont laids! Compare à leurs têtes 
rondes nos chevelures immenses ; cherche 
nos seins blancs sur leurs poitrines. 

A côté de leurs flancs étroits, considère 
nos hanches luxuriantes, large couche creu- 
sée pour l'amant. Dis enfin quelles lèvres 
humaines, sinon celles qu'ils voudraient 
avoir, élaborent les voluptés ? 

Tu es malade, ô Kléôn, mais une femme 
te peut guérir. Va chez la jeune Satyra, 
la fille de ma voisine Gorgô. Sa croupe est 
une rose au soleil, et elle ne te refusera pas 
le plaisir qu'elle-même préfère. 



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THERAPEUTIQUE 



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ÉPIGKAMMES DANS l'iLE DK CHYPRE 267 



128 

O Asklêpios, sois-mai propice, ô dieu de 
la santé divine, le jour où Téternelle nuit 
noire menacera mes yeux effrayés; car le 
poison de ma beauté, un jour, a servi de 
remède. 

On m'avait mandée en costume dans la 
chambre d'un jeune homme que les femmes 
ne tentaient point. Des caleçons crevés se 
collaient à mes cuisses, et mes seins jail- 
lissaient nus d'nne brassière brodée d'or. 

J'ai dansé selon le rite au son des crotales, 
les douze désirs d'Aphrodite. Et voici que 
l'amour est entré en lui tout à coup, et sur 
le lit de sa virginité j'ai recommencé toute 
la danse. 

« Tu sais te faire aimer, disait-il, mais tu 
n'en es pas émue. Que faut-il faire pour 
que tu m'aimes ? » Je le regardai plus 
loin que les yeux et je lui dis avec lenteur i 
« T'imaginer que tu es femme. » 



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LA COMMANDE 



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ÉPIGKAMMES DANS l'ilE DE CHYPRE 269 



129 



(( Vieille, écoute-moi. Je donne un festin 
dans trois jours. Il me faut un divertisse- 
ment. Tu me loueras toutes tes filles 
Combien en as-tu et que savent-elles faire ? 

— J'en ai sept. Trois dansent la kordax 
avec Fécharpe et le phallos. Néphélê aux 
aisselles lisses mimera l'amour de la co- 
lombe entre ses seins couleur de roses. 

Une chanteuse en péplos brodé chantera 
des chansons de Rhodes, accompagnée par 
deux aulétrides qui auront des guirlandes 
de myrte enroulées à leurs jambes brunes. 

— C'est bien. Qu'elles soient épilées de 
frais, lavées et parfumées des pieds à la 
tête, prêtes à d'autres jeux si on les leur 
demande. Va donner les ordres. Adieu. » 



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LA FIGURE DE PASIPHAE 



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éPICRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 271 

130 

Dans une débauche que deux jeunes gens 
et des courtisanes firent chez moi, oùTamour 
ruissela comme le vin, Damalis, pour fêter 
son nom, dansa la Figure de Pasiphaë. 

Elle avait fait faire à Kitiôn deux masques 
de vache et de taureau, pour elle et pour 
Kharmanlîdès. Elle portait des cornes terri- 
bles, et une queue véritable à son caleçon 
de cuir. 

Les autres femmes menées par moi, tenant 
des fleurs et des flambeaux, nous tournions 
sur nous-mêmes avec des cris, et nous cares- 
sions Damalis du bout de nos chevelures 
pendantes. 

Ses mugissements et nos chants et les 
danses effrénées ont duré plus que la nuit. 
La chambre vide est encore chaude. Je 
regarde mes mains rougies et les canthares 
de Rhios où nagent des roses. 

17. 



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LA JONGLEUSE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'ilE DE CHYPRE 278 



131 



Quand la première aube se mêla aux 
lueurs affaiblies des flambeaux, je fis entrer 
dans Forgie une joueuse de flûte vicieuse 
et agile, qui tremblait un peu, ayant froid. 

Louez la petite fille aux paupières bleues, 
aux cheveux courts, aux seins aigus, vêtue 
seulement d'une ceinture, d'où pendaient des 
rubans jaunes et des tiges d'iris noirs. 

Louez-la! car elle fut adroite et fit des 
tours difficiles. Elle jonglait avec des cer- 
ceaux, sans rien casser dans la salle, et se 
glissait au travers comme une sauterelle. 

Parfois elle faisait la roue sur les mains 
et sur les pieds. Ou bien les deux bras en 
l'air et le? genoux écartés elle se courbait à 
la renverse et touchait la terre en riant. 



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LA DANSE DES FLEURS 



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ÉPIGRAMME8 DANS l'iLE DE CHYPRE 275 



132 

Anthis, danseuse de Lydie, a sept voiles 
autour d'elle. Elle déroule le voile jaune, 
sa chevelure noire se répand. Le voile rose 
glisse de sa bouche. Le voile blanc tombé 
laisse voir ses bras nus. 

Elle dégage ses petits seins du voile rouge 
qui se dénoue. Elle abaisse le voile vert de 
sa croupe jusqu'aux pieds. Elle tire le 
voile bleu de ses épaules, mais elle presse 
sur sa pudeur le dernier voile transparent. 

Les jeunes gens la supplient : elle secoue 
la tête en arrière. Au son des flûtes seule- 
ment, elle le déchire un peu, puis tout à fait, 
et, avec les gestes de la danse, elle cueille 
les fleurs de son corps, 

En chantant : c( Où sont mes roses ? où 
sont mes violettes parfumées ? Où sont mes 
touffes de persil ? — Voilà mes roses, je vous 
les donne. Voilà mes violettes, en voulez- 
vou»? Voilà mes beaux persils frisés. » 



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LA VIOLENCE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 277 



135 

Non, tu ne me prendras pas de force, n'y 
compte pas, Lamprias. Si tu as entendu dire 
qu'on a violé Parthenis, sache qu'elle y a 
mis du sien, car [on ne jouit pas de nous 
sans y être invité. 

Oh ! va de ton mieux, fais des efforts. Vois : 
c'est manqué. Je me défends à peine, cepen- 
dant. Je n'appellerai pas au secours. Et je 
ne lutte même pas; mais je bouge. Pauvre 
ami, c'est manqué encore. 

Continue. Ce petit jeu m'amuse. D'autant 
que jesuis sûre de vaincre. Encore un essai 
malheureux, et peut-être tu seras moins 
dispos à me prouver tes désirs éteints. 

Bourreau, que fais-tu ! Chien! tu me bri- 
ses les poignets ! et ce genou qui m'éventre ! 
Ah ! va, maintenant, c'est une belle victoire, 
que de ravira terre une jeune fille en larmes. 



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CHANSON 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 279 



136 



Le premier me donna un collier, un 
collier de perles qui vaut une ville, avec les 
palais et les temples, et les trésors et les 
esclaves. 

Le second fit pour moi des vers. Il disait 
que mes cheveux sont noirs comme ceux de 
la nuit sur la mer et mes yeux bleus comme 
ceux du matin. 

Le troisième était si beau que sa mère 
ne l'embrassait pas sans rougir. Il mit ses 
mains sur mes genoux, et ses lèvres sur mon 
pied nu. 

Toi, tu ne m'as rien dit. Tu ne m'as rien 
donné, car tu es pauvre. Et tu n'es pas beau, 
mais c'est toi que j'aime. 



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CONSEILS A UN AMANT 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 281 



137 



Si tu veux être aimé d'une femme, ô jeune 
ami, quelle qu'elle soit, ne lui dis pas que 
tu la veux, mais fais qu'elle te voie tous les 
jours, puis disparais, pour revenir. 

Si elle t'adresse la parole, sois amoureux 
sans empressement. Elle viendra d'elle- 
même à toi. Sache alors la prendre de force, 
le jour où elle entend se donner. 

Quand tu larecevras dans ton lit, néglige 
ton propre plaisir. Les mains d'une femme 
amoureuse sont tremblantes et sans caresses. 
Dispense-les d'être zélées. 

Mais toi, ne prends pas de repos. Prolon- 
ge les baisers à perte d'haleine. Ne la laisse 
pas dormir, même si elle t'en prie. Baise 
toujours la partie de son corps vers laquelle 
elle tourne les yeux. 



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LES AMIES A DINER 



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ÉPIORAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 283 



138 



Myromêris et Maskhalé, mes amies, venez 
avec moi, car je n'ai pas d'amant ce soir, et, 
couchées sur des lits de byssos, nous cause- 
rons autour du dîner. 

Une nuit de repos vous fera du bien : 
vous dormirez dans mon lit, même sans 
fards et mal coiffées. Mettez une simple tuni- 
que de laine et laissez vos bijoux au coffre. 

Nul ne vous fera danser pour admirer vos 
jambes et les mouvements lourds de vos 
reins. Nul ne vous demandera les Figures 
sacrées, pour juger si vous êtes amoureuses. 

Et je n'ai pas commandé, pour nous, deux 
joueuses de flûte aux belles bouches, mais 
deux marmites de pois rissolés, des gâteaux 
au miel, des croquettes frites et ma dernière 
outre de Khios. 



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LE TOMBEAU 
D'UNE JEUNE COURTISANE 



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ÉPIGKAMMES DANS L'iLE DE CHYPRE 285 



139 

Ici gît le corps délicat de Lydé, petite 
colombe, la plus joyeuse de toutes les cour- 
tisanes, qui plus que toute autre aima les 
orgies, les cheveux flottants, les danses 
molles et les tuniques d'hyacinthe. 

Plus que toute autre elle aima les glot- 
tismes savoureux, les caresses sur la joue, 
les jeux que la lampe voit seule et l'amour 
qui brise les membres. Et maintenant, elle 
est une petite ombre. 

Mais avant de la mettre au tombeau, on 
Ta merveilleusement coiffée et on l'a couchée 
dans les roses ; la pierre même qui la recou- 
vre est tout imprégnée d'essences et de 
parfums. 

Terre sacrée, nourrice de tout, accueille 
doucement la pauvre morte, endors-la dans 
tes bras ô Mère! et fais pousser autour de 
la stèle, non les orties et les ronces, mais 
les faibles violettes blanches. 



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LA PETITE MARCHANDE DE ROSES 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 287 



140 



Hier, m'a dit Naïs, j'étais sur la place, 
quand une petite fille en loques rouges a 
passé, portant des roses, devant un groupe 
déjeunes gens. Et voici ce que j'ai entendu : 

c( Achetez-moi quelque chose. — Expli- 
que-toi, petite, car nous ne savons ce que 
tu vends : toi ? tes roses ? ou tout à la fois ? 
— Si vous m'achetez toutes mes fleurs, vous 
aurez la vendeuse pour rien. 

— Et combien veux-tu de tes roses ? — 
Il faut six oboles à ma mère ou bien je serai 
battue comme une chienne. — Suis-nous. 
Tu auras une drachme. — Alors je vais 
chercher ina petite sœur ? » 

Cette enfant n'est pas courtisane, Bilitis, 
nul ne la connaît. Vraiment n'est-ce pas 
un scandale et tolérerons-nous que ces filles 
viennent salir dans la journée les lits qui 
nous attendent le soir? 

18 



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LA DISPUTE 



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ÉPICitAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 289 



141 



Ah! par TAphrodita, te voilai tête de 
sang! pourriture! empuse! stérile! carcan! 
gauchère ! digne de rien ! mauvaise truie ! 
N'essaie pas de me ftiir, mais approche et 
plus près encore. 

Voyez-moi cette femme de matelots, qui 
ne sait pas même plisser son vêtement sur 
Tépaule et qui met de si mauvais fard que 
le noir de ses sourcils coule sur sa joue en 
ruisseaux d'encre ! 

Tu es Phoïnikienne : couche avec ceux de 
ta race. Pour moi, mon père était Hellène : 
j'ai droit sur tous ceux qui portent le pétase. 
Et même sur les autres, s'il me plaît ainsi. 

Ne t'arrête plus dans ma rue, ou je t'enver- 
rai dans l'Hadès faire l'amour avec Kharôn, 
et je dirai très justement : « Que la terre te 
soit légère ! » pour que les chiens puissent 

déterrer. 



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MELANCOLIE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 291 



142 

Je frissonne; la nuit est fraîche, et la 
forêt toute mouillée. Pourquoi m'as-tu con- 
duite ici? mon grand lit n'est-il pas plus 
doux que cette mousse semée de pierres? 

Ma robe à fleurs aura des taches de ver- 
dure ; mes cheveux seront mêlés de brindil- 
les; mon coude, regarde mon coude, comme 
il est déjà souillé de terre humide. 

Autrefois pourtant, je suivais dans les 
bois celui... Ah! laisse-moi quelque temps. 
Je suis triste, ce soir. Laisse-moi, sans par- 
ler, la main sur les yeux. 

En vérité, ne peux-tu attendre! sommes 
nous des bêtes brutes pour nous prendre 
ainsi! Laisse-moi. Tu n'ouvriras ni mes 
genoux ni mes lèvres. Mes yeux mêmes, de 
peur de pleurer, se ferment. 

18. 



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LA PETITE PHANION 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 



143 

Etranger, arrête-toi, regarde qui t'a fait 
signe: c'est la petite Phaniôn de Kôs, elle 
mérite que tu la choisisses. 

Vois, ses cheveux frisent comme du per- 
sil, sa peau est douce comme un duvet d'oi- 
seau. Elle est petite et brune. Elle parle bien. 

Si tu veux la suivre, elle ne te demandera 
pas tout l'argent de ton voyage; non, mais 
une drachme ou une paire de chaussures. 

Tu trouveras chez elle un bon lit, des fi- 
gues fraîches, du lait, du vin, et, s'il fait 
froid, il y aura du feu. 



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INDICATIONS 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 295 



144 

S'il tefaut, passant qui t'arrêtes, des cuis- 
ses élancées et des reins nerveux, une gorge 
dure, des genoux qui étreignent, va chez 
Plangô, c'est mon amie. 

Si tu cherches une fille rieuse, avec des 
seins exubérants, la taille délicate, la croupe 
grasse et les reins creusés, va jusqu'au coin 
de cette rue, où demeure Spidorrhodellis. 

Mais si les longues heures tranquilles dans 
les bras d'une courtisane, la peau douce, la 
chaleur du ventre et Todeur des cheveux te 
plaisent, cherche Miltô, tu seras content. 

N'espère pas beaucoup d'amour; mais 
profite de son expérience. On peut tout 
demander à une femme, quand elle est nue, 
quand il fait nuit, et quand les cent drach- 
mes sont sur le foyer. 



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LE MARCHAND DE FEMMES 



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ÉPIGRAMMES DANS L'iLE DE CHYPRE 297 



145 



c( Qui est là? — Je suis le marchand de 
femmes. Ouvre la porte, Sôstrata, je te 
présente deux occasions. Celle-ci d'abord. 
Approche, Anasyrtolis,'et défais-toi. — Elle 
est un peu grosse. 

— C'est une beauté. Déplus, elle danse 
la kordax et elle sait quatre-vingts chansons. 

— Tourne-toi. Lève les bras. Montre tes che- 
veux. Donne le pied. Souris. C'est bien. 

— Celle-ci, maintenant. — Elle est trop 
jeune! — Non pas, elle a eu douze ans 
avant-hier, et tu ne lui apprendrais plus rien. 

— Ote ta tunique. Voyons? Non, elle est 
maigre. 

— Je n'en demande qu'une mine. — Et la 
première? — Deux mines trente. — Trois 
mines les deux? — C'est dit. — Entrez là 
et lavez-vous. Toi, adieu. » 



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L'ETRANGER 



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ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE 299 



146 

Étranger, ne va pas plus loin dans la ville. 
Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des 
filles plus jeunes ni plus expertes. Je suis 
Sôstrata, célèbre au delà de la mer. 

Vois celle-ci dont les yeux sont verts 
comme Teau dans l'herbe. Tu n'en veux pas ? 
Voici d'autres yeux qui sont noirs comme la 
violette, et une chevelure de trois coudées. 

J'ai mieux encore. Xanthô, ouvre tacyclas. 
Etranger, ses seins sont durs comme le coing, 
touche-les. Et son beau ventre, tu le voie, 
porte les trois plis de Kypris. 

Je l'ai achetée avec sa sœur, qui n'est pas 
d'âge à aimer encore, mais qui la seconde 
utilement. Par les deux déesses ! tu es de 
race noble. Phyllis et Xanthô, suivez le che- 
valier ! 

19 



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LE SOUVENIR DE MNASIDIKA 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 301 

148 

Elles dansaient l'une devant l'autre, d'un 
mouvement rapide et fuyant; elles semblaient 
toujours vouloir s'enlacer, et pourtant ne se 
touchaient point, si ce n'est du bout des 
lèvres. 

Quand elles tournaient le dos en dansant, 
elles se regaiPdaienfiL, la tête sur l'épaule, et 
la sueur brillait sous leurs bras levés, et 
leurs chevelures fines passaient devant leurs 
seins. 

La langueur de leurs yeux, le feu de leurs 
joues, la gravité de leurs visages, étaient 
trois chansons ardentes. Elles se frôlaient 
furtivement, elles pliaient leurs corps sur les 
hanches. 

Et tout à coup, elles sont tombées, pour 
achever à terre la danse molle... Souvenir 
de Mnasidika, c'est alors que tu m'apparus, 
et tout, hors ta chère image, me fut impor- 
tun. 



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LA JEUNE MERE 



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ÉPJGRÂMMES DANS l'ILE DE CHYPRE 303 



149 



Ne crois pas, Myromêris, que, d'avoir été 
mère, tu sois moindre en beauté. Voici qu^ 
ton corps sous la robe a noyé ses formes 
grêles dans une voluptueuse mollesse. 

Tes seins sont deux vastes fleurs renver- 
sées sur ta poitrine, et dont la queue cou- 
pée nourrit une sève laiteuse. Ton ventre 
plus doux défaille sous la main. 

Et maintenant considère la toute petite en- 
fant qui est née du frisson que tu as eu un 
soir dans les bras d'un passant dont tu ne 
sais plus le nom. Rêve à sa lointaine destinée. 

Ces yeux qui s'ouvrent à peine 9'allonge- 
ront un jour d'une ligne de fard noir, et ils 
sèmeront aux hommes la douleur ou la joie, 
d'un mouvement de leurs cils. 



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L'INCONNU 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 305 



150 



Il dort. Je ne le connais pas. Il me fait 
horreur. Pourtant sa bourse est pleine d'or 
et il a donné à l'esclave quatre drachmes en 
entrant. J'espère une mipe pour moi-même. 

Mais j'ai dit à la Phrygienne d'entrer au 
lit à ma place. Il était ivre et Fa prise pour 
moi. Je serais plutôt morte dans les sup- 
plices que de m'allonger près de cet homme. 

Hélas ! je songe aux prairies de Tauros... 
J'ai été une petite vierge... Alors, j'avais la 
poitrine légère, et j'étais si folle d'envie 
amoureuse que je haïssais mes sœurs 
mariées. 

Que ne faisais-je pas pour obtenir ce que 
j'ai refusé cette nuitl Aujourd'hui mes ma- 
melles se plient, et dans mon cœur trop usé, 
Erôs s'endort de lassitude. 



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LA DUPERIE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 307 



151 



Je m'éveille. . . Est-il donc parti ? Il a laissé 
quelque chose? Non: deux amphores vides 
etjdes fleurs souillées. Tout le tapis est rouge 
de vin. 

J'ai dormi, mais je suis encore ivre... Avec 
qui donc suis-je rentrée?... Pourtant nous 
nous sommes couchés. Le lit est même trem- 
pé de sueur. 

Peut-être étaient-ils plusieurs ; le lit est si 
bouleversé. Je ne sais plus... Mais on les a 
vus! Voilà ma Phrygienne. Elle dort encore 
en travers de la porte . 

Je lui donne un coup de pied dans la poi- 
trine et je crie: «Chienne, tu ne pouvais 
pas...» Je suis si enrouée que je ne puis 
parler. 

19. 



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LE DERNIER AMANT 



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ÉPIGRAMMES DANS L*ILE DE CHYPRE 309 



152 



Enfant, ne passe pas sans m'avoir aimée. 
Je suis encore belle, dans la nuit; tu verras 
combien mon automne est plus chaud que le 
printemps d'une autre. 

Ne cherche pas l'amour des vierges. 
L'amour est un art difficile où les jeunes filles 
sont peu versées. Je l'ai appris toute ma vie 
pour le donner à mon dernier amant. 

Mon dernier amant, ce sera toi, je le sais. 
Voici ma bouche, pour laquelle un peuple a 
pâli de désir. Voici mes cheveux, les mêmes 
cheveux que Psappha la Grande a chantés. 

Je recueillerai en ta faveur tout ce qu'il 
m'est resté de ma jeunesse perdue. Je brû- 
lerai les souvenirs eux-mêmes. Jeté donnerai 
la flûte de Lykas, la ceinture deMnasidika. 



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LA COLOMBE 



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ÉPIGRAMMES DANS l'iLE DE CHYPRE 311 

153 

Depuis longtemps déjà je suis belle; le 
jour vient où je ne serai plus femme. Et alors 
je connaîtrai les souvenirs déchirants, les 
brûlantes envies solitaires et les larmes dans 
les mains. 

Si la vie est un long songe, à quoi bon 
lui résister? Maintenant, quatre et cinq 
fois la nuit je demande la jouissance amou- 
reuse, et quand mes flancs sont épuisés je 
m'endors où mon corps retombe. 

Au matin, j'ouvre les paupières et je 
frissonne dans mes cheveux. Une colombe 
est sur ma fenêtre; je lui demande en quel 
mois nous sommes. Elle me dit: « C'est le 
mois où les femmes sont en amour. » 

Ah ! quel que soit le mois, la colombe dit 
vrai, Kypris! Et je jette mes deux bras au- 
tour de mon amant , et avec de grands trem- 
blements j'étire jusqu'au pied du lit mes 
jambes encore engourdies. 



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LA PLUIE AU MATIN 



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EPIGBAMMES DANS l'ilE DE CHYPRE 313 



154 



La nuit s'efface. Les étoiles s'éloignent. 
Voici que les dernières courtisanes sont ren- 
trées avec les amants. Et moi, dans la pluie 
du matin, j'écris ces vers sur le sable. 

Les feuilles sont chargées d'eau brillante. 
Des ruisseaux à travers les sentiers entraî- 
nent la terre et les feuilles mortes. La pluie, 
goutte à goutte, fait des trous dans ma 
chanson. 

Oh I que je suis triste et seule ici ! Les 
plus jeunes ne me regardent pas ; les plus âgés 
m'ont oubliée. C'est bien. Ils apprendront 
mes vers, et les enfants de leurs enfants. 

Voilà ce que ni Myrtalê, ni Thaïs, ni 

Glykéra ne se diront, le jour où leurs belles 

joues seront creuses. Ceux qui aimeront 

après moi chanteront mes strophes ensemble. 



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LA MORT VERITABLE 



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EPIGRAMMES DANS L*ILE DE CHYPRE 315 



155 



Aphrodita ! déesse impitoyable, tu as 
voulu que sur moi aussi la jeunesse heu- 
reuse aux beaux cheveux s'évanouît en quel- 
ques jours. Que ne suis-je morte tout à 
fait! 

Je me suis regardée dans mon miroir : je 
n'ai plus ni sourire ni larmes. doux vi- 
sage qu'aimait Mnasidika, je ne puis croire 
que tu fus le mien ! 

Se peut-il que tout soit fini ! Je n'ai pas 
encore vécu cinq fois huit années, il me 
semble que je suis née d'hier, et déjà voici 
qu'il faut dire : On ne m'aimera plus. 

Toute ma chevelure coupée, je l'ai tordue 
dans ma ceinture et je te Toffre, Kypris éter- 
nelle! Je ne cesserai pas de t'adorer. Ceci est 
le dernier vers de la pieuse Bilitis. 



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LE TOMBEAU DE BILITIS 



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PREMIERE EPITAPHE 



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LE TOMBEAU DE BILiTlS 319 



156 

Dans le pays où les sources naissent de la 
mer, et où le lit des fleuves est fait de feuilles 
de roches, moi, Bilitis, je suis née. 

Ma mère était Phoïnikienne; mon père 
Damophylos, Hellène Ma mère m'a appris 
les chants de Byblos, tristes comme la pre- 
mière aube. 

j'ai adoré FAstarté à Kypre. J'ai connu 
Psappha à Lesbos. J'ai chanté comment 
j'aimais. Si j'ai bien vécu, Passant, dis-le à 
ta fille. 

Et ne sacrifie pas pour moi la chèvre 
noire; mais, en libation douce, presse sa 
mamelle sur ma tombe. 



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•SECONDE (ÉPITAî^E 



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LE TOMBEAU DE BILITIS 321 



157 



Sur les rives sombres du Mêlas, à Tamas- 
sosde Pamphylie, moi, fille deDamophylos, 
Bilitis, je suis née. Je repose loin de ma pa- 
trie, tu le vois. 

Toute enfant, j'ai appris les amours de 
TAdôn et de TAstarté, les mystères de la 
Syrie sainte, et la mort et le retour vers 
Celle-aux-paupières-arrondies . 

Si j'ai été courtisane, quoi de blâmable? 
N'était-ce pas mon devoir de femme? Etran- 
ger, la Mère-de-toutes-choses nous guide. 
La méconnaître n'est pas prudent. 

En gratitude à toi qui t'es arrêté, je te 
souhaite ce destin : Puisses-tu être aimé, 
ne pas aimer. Adieu. Souviens-toi dans ta 
vieillesse, que tu as vu mon tombeau. 



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DERNIERE EPITAPHE 



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LE TOMBEAU DE BILITIS 323 



158 

Sous les feuilles noires des lauriers, sous 
les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que 
je suis couchée, moi qui sus tresser le vers 
au vers, et faire fleurir le baiser. 

J'ai grandi sur la terre des nymphes ; j'ai 
vécu dans l'île des amies; je suis morte dans 
l'île de Kypris. C'est pourquoi mon nom est 
illustre et ma stèle frottée d'huile. 

Ne me pleure pas, toi qui t'arrêtes : on 
m'a fait de belles funérailles ; les pleureuses 
se sont arraché les joues ; on a couché dans 
ma tombe mes miroirs et mes colliers. 

Et maintenant, sur les pâles prairies d'as- 
phodèles, je me promème, ombre impalpa- 
ble, et le souvenir de ma vie terrestre est la 
joie de ma vie souterraine. 



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BIBLIOGRAPHIE 



I. — BiLiTis's^MMTLiCHELiEDERzumerstenMale 
herausgegeben und mit eînem Wœrter- 
buche versehen,von G^Heim. — Leipzig. 
1894. 

II. — Les chansons de Bilitis, traduites du grec 
pour la première fois par P. L. (Pierre 
Louys). — Paris. 1895. 

III. — Six chansons de Bilitis, traduites en vers 

par Mme Jean Bertheroy, — Revue pour 
les jeunes filles, Paris. Armand Colin. 
1896. 

IV. — Vingt-six chansons de Bilitis, traduites 

en allemand par Richard Dehmel. — Die 
Gesellschaft, Leipzig. 1896. 



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326 LES CHANSONS DE BILITIS 



V. — Vingt chansons oe Bilitis, traduites en 
allemand par le î)^ Paul Goldmann. — 
Frankfurter Zeitung, 1896. 

VI. — Les chansons de Bilitis, par le professeur 
von Willamovitz-Moellendorf. — Gœt-' 
tingsche Gelehrte. — Gœttinge. 1896. 

VII. — Huit chansons de Bilitis, traduites en 
tchèque par Alexandre Backovsky. 
— Prague. 1897. 

VIII. — Quatre chansons de Bilitis, traduites en 
suédois par Gustav Uddgren. — Nordisk 
Revy, — Stockholm. 1897. 

IX. — Trois chansons de Bilitis, mises en mu- 
sique par Claude Debussy. — Paris. 
Fromont. 1898, etc. 



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TABLE 



VIE DE BILITIS 11 

I. BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE 

1. — l'arbre 27 

2. — chant pastoral 29 

3. — paroles maternelles 31 

4. — les pieds nus 33 

5. — le vieillard et les nymphes 35 

6. — CHANSON (Torti'tortue) 37 

7. LE PASSANT 39 

8. — LE RÉVEIL . 41 

9. — LA PLUIE 43 

10. — LES FLEURS 45 

11 . IMPATIENCE 47 

12. — LES COMPARAISONS 49 

13. — LA RIVIÈRE DE LA FORÊT 51 

14. — PHITTA MELIAÏ 53 

20. 



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328 LES CHAItSONS DE BIL1TÎ8 



15. la bague symbolique 55 

16. les danses au clair de lune 57 

17. — les petits enfants. 59 

18. — les contes 61 

19. — l'amie mariée . * 63 

20. — LES confidences 6«^ 

21 . — LA LUNE AUX YEUX BLEUS 67 

22. — réflexions {non traduite) 

23. — chanson (Ombre du bois). ....... ti 

24. — LYKAS îl 

25. — l'offrande a la déesse 73 

26. — l'amie complaisante 75 

27 . — prière a perséphonê 77 

28 . — LA partie d'osselets 79 

29. — LA quenouille 81 

30. — LA FLUTE DE PAN 83 

31. — LA CHEVELURE 85 

32. — LA COUPE 87 

33. ROSES DANS LA NUIT 89 

34. — LES REMORDS 91 

35 . LE SOMMEIL INTERROMPU 93 

36. — AUX LAVEUSES 95 

37. — CHANSON (Quand il est revenu) 97 

38. — BiLiTis 99 

39. — LA PETITE MAISON 101 

40. — LA JOIE {non traduite) 

41. LA LETTRE PERDUE 103 

42. — CHANSON (La nuit est si profonde) . . . . 105 

43. — LE SERMENT * 107 

44. — LA NUIT 109 

45. — BERCEUSE m 

46. — LE TOMBEAU DES NAÏADES 113 



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329 



II. ÉLÉGIES A MYTILÈNE 



47. — ÂV VAIfiMSEAU 417 

^8, — PSAPPHA 119 

4^. LA DAI<(SE DE GLÔTTIS ET DE KYSÉ 121 

50. — LES CONSEILS, 123 

5Î. — l'incertitude 125 

51. — LA rencontre 127 

5S. — LA PETITE APHRODITE DE TERRE CUITE. . . 129 

54. — LE DÉSIR 131 

55. — LES NOCES 133 

56. — LE LIT (non traduite) 

57. LE PASSÉ QUI SURVIT 135 

58. — LA MÉTAMORPHOSE 137 

59. — LE TOMBEAU SANS NOM 139 

60. LES TROIS BEAUTÉS DE MNASIDIKA 141 

61. l'antre DES NYMPHES . 143 

62. LES SEINS DE MNASIDIKA 145 

63. — LA CONTEMPLATION [non traduite) 

64. — LA POUPÉE 147 

65. TENDRESSES 149 

66. — JEUX 151 

67. — ÉPISODE (non traduite) 

68. — PÉNOMBRE 153 

69. — LA DORMEUSE 155 

70. — LE BAISER 157 

71. — LES SOINS JALOUX, ... 159 

72. l'étreinte ÉPERDUE 161 

73. — REPRISE (non traduite) 

74. LE CŒUR 163 



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330 LES CHANSONS DE BILITIS 



75. paroles dans la nuit 165 

76. — l'absence ' 167 

77. — l'amour 169 

78. — la purification 171 

79. — LA berceuse de mnasidika 173 

80. — promenade au bord de la mer .175 

81. — l'objet .177 

82. — soir près du feu 179 

83. — PRIÈRES 181 

84. — les yeux 183 

85. les fards 185 

86. — le silence de mnasidika 187 

87. — SCÈNE 189 

88. — ATTENTE 191 

89. LA SOLITUDE .193 

90. LETTRE 195 

91. — la tentative 197 

92. — l'effort ,199 

93. — MYRRHiNÊ {non traduite) 

94. — A GYRINNÔ 201 

95. — le DERNIER ESSAI 203 

96. — LE SOUVENIR DÉCHIRANT 205 

97. A LA POUPÉE DE CIRE 207 

98. — CHANT FUNÈBRE 209 



III. EPIGRAMMES DANS LILE DE CHYPRE 

99. — hymne a astarté 213 

100. — hymne a la nuit 215 

101. — les ménades 217 

102. — LA MER de kypris 219 



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331 



103. LES PRÊTRESSES DE l'aSTARTÉ ...... 221 

104. — LES MYSTÈRES 223 

105. — LES COURTISANES ÉGYPTIENNES 225 

106. JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE 227 

107. — LES PARFUMS 229 

108. — CONVERSATION 231 

109. — la robe déchirée 233 

110. — les bijoux 235 

111. — l'indifférent 237 

112. l'eau PURE DU BASSIN 239 

113. — LA FÊTE NOCTURNE (noti traduitc) 

114. VOLUPTÉ 241 

115. — l'hôtellerie 243 

116. — la domesticité 245 

117. — le triomphe de bilitis 247 

118. — A SES SEINS . 249 

119. — LIBERTÉ (non traduite) 

120. — MYDZOURIS 251 

121. — LE BAIN 253 

122 . — AU DIEU DE BOIS 255 

123. — LA DANSEUSE AUX CROTALES 257 

124. — LA JOUEUSE DE FLUTE 259 

125. LA CEINTURE CHAUDE 261 

126. — A UN MARI HEUREUX 263 

127. — A UN ÉGARÉ 265 

128 . THÉRAPEUTIQUE 267 

129.. — LA COMMANDE 269 

130. LA FIGURE DE PASIPHAË 271 

131. LA JONGLEUSE 273 

132. LA DANSE DES FLEURS 275 

133. — LA DANSE DE SATYRA (non traduite) 

134. — MYDZOURIS COURONNÉE (non traduite) 



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832 LES CHANSONS DE BILITlS 



136. — LA VIOLENCE 277 

136. — CHANSON (Le premier me donna..,) . . . 279 

137 . CONSEILS A UN AMANT 281 

138. — LES AMIES A DINER 288 

139. — LE TOMBEAU d'uNE JEUNE COURTISANE . . . 285 

140. — LA PETITE MARCHANDE DE ROSES 287 

141. — LA DISPUTE 289 

142. — MÉLANCOLIE 291 

143. — la petite phanion 293 

144. indications 295 

145. — le marchand de femmes 297 

146. — l'étranger , 299 

147. — PHYLLis (non traduite) 

148. — le souvenir de mnasidika 301 

149. — la jeune mère 303 

150. — l'inconnu 305 

151. — la duperie 307 

152. le dernier amant 309 

153. la colombe 311 

154. la pluie au matin 313 

155. la mort véritable 315 

LE TOMBEAU DE BILlTIS 

156. — PREMIÈRE ÉPITAPHE 319 

157. — SECONDE ÉPITAPHE 321 

158. DERNIÈRE ÉPITAPHE . 323 

BIBLIOGRAPHIE 325 

TABLE 327 

Imprimerie V*« Albouy, 75, avenae dltali'e. — Faris. 



520598 

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